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LSU-E : Une approche générale pour améliorer la prise de décision, tout en réduisant le bruit et les biais

Traduction de l’article en anglais Linear Sequential Unmasking–Expanded (LSU-E): A general approach for improving decision making as well as minimizing noise and biais, Forensic Science International: Synergy, Volume 3, 2021, 100161, avec l’accord de l’auteur Itiel DROR (contact : [email protected])

Toute prise de décision — et en particulier celle des experts — implique l’examen, l’évaluation et l’intégration d’informations. La recherche a montré que l’ordre dans lequel l’information est présentée joue un rôle crucial dans le processus décisionnel et dans leurs résultats. En effet, une même donnée, présentée dans un ordre différent, peut mener à des décisions divergentes [1,2]. Puisque l’information doit nécessairement être considérée selon une certaine séquence, optimiser cet ordre devient essentiel pour optimiser la qualité des décisions. Adopter une séquence ou une autre est inévitable — un ordre de traitement est toujours utilisé — et, dès lors que la séquence adoptée influence le raisonnement, il est crucial de réfléchir à la manière la plus pertinente d’organiser les informations.

Dans le domaine des sciences forensiques, les approches existantes visant à optimiser l’ordre de traitement de l’information (comme le dévoilement séquentiel [3] ou le dévoilement linéaire et séquentiel — LSU [4]) présentent des limitations, tant en raison de leur champ d’application restreint à certains types de décisions que de leur objectif exclusif de réduction des biais, sans viser une optimisation plus globale de la prise de décision en contexte forensique. Nous introduisons ici le Dévoilement linéaire et séquentiel — version étendue (LSU-E), une approche applicable à toutes les décisions forensiques, et non plus limitée à un type particulier. En outre, le LSU-E ne se contente pas de minimiser les biais : il permet également de réduire le bruit et d’améliorer la qualité globale des décisions forensiques.

Le fondement des biais cognitifs

Tout processus décisionnel repose sur le cerveau humain et sur les mécanismes cognitifs. L’un des facteurs essentiels dans ce processus concerne l’ordre dans lequel l’information est reçue. Il est en effet bien établi que les individus ont tendance à mieux retenir — et à être plus fortement influencés par — les premières informations d’une séquence, en comparaison avec celles qui suivent — un phénomène connu sous le nom d’effet de primauté (primacy effect) [5,6]). Par exemple, lorsqu’on demande à une personne de mémoriser une liste de mots, elle retiendra plus facilement ceux figurant en début de liste que ceux placés au milieu (voir également l’effet de récence [7]).

Fait crucial, les premières informations d’une séquence ne sont pas seulement mieux mémorisées : elles influencent également le traitement des informations suivantes de multiples façons (voir Fig. 1). Ces premières données peuvent générer des premières impressions puissantes, difficiles à remettre en question [8] ; elles suscitent des hypothèses qui orientent l’attention sélective, déterminant ainsi quelles informations seront prises en compte ou négligées [[9], [10], [11], [12]] ; et elles peuvent déclencher une série d’effets décisionnels bien documentés tels que : biais de confirmation, escalade d’engagement, inertie décisionnelle, vision tunnel, persistance des croyances, état d’esprit figé (mind set) et effet d’ancrage [[13], [14], [15], [16], [17], [18], [19]].

Ces phénomènes ne se limitent pas aux décisions en science forensique : ils s’appliquent également aux experts médicaux, aux enquêteurs de police, aux analystes financiers, aux services de renseignement militaire — et plus largement à toute personne impliquée dans une prise de décision.

Fig 1 : Illustration de l’effet d’ordre. Prenons une séquence de trois symboles : A–B–14.
Si cette séquence est lue de gauche à droite, le symbole central sera naturellement interprété comme un B. En revanche, si elle est lue de droite à gauche, ce même symbole sera perçu comme un 13. Cela illustre à quel point l’interprétation d’une information peut dépendre des éléments qui la précèdent : l’ordre de présentation influence la perception.

De nombreuses études ont démontré à plusieurs reprises que présenter une même information dans un ordre différent peut conduire les décideurs à tirer des conclusions différentes. De tels effets ont été observés dans une grande variété de domaines, allant de la dégustation alimentaire [20] à la prise de décision par les jurés [21,22], en passant par la réfutation des discours conspirationnistes (notamment les théories du complot anti-vaccins [23]), démontrant ainsi que l’ordre dans lequel l’information est présentée joue un rôle fondamental.

Par ailleurs, ces effets d’ordre ont été spécifiquement mis en évidence dans le domaine de la science forensique. Par exemple, Klales et Lesciotto [24], ainsi que Davidson, Rando et Nakhaeizadeh [25], ont montré que l’ordre dans lequel les os d’un squelette sont analysés (par exemple : crâne avant le bassin) peut influencer l’estimation du sexe biologique.

Contexte des biais

Toute décision est susceptible d’être influencée par des biais cognitifs — c’est-à-dire à des déformations systématiques du jugement [26]. Ce type de biais ne doit pas être confondu avec un biais discriminatoire intentionnel. Le terme « biais », tel qu’il est employé ici, fait référence aux biais cognitifs qui affectent chacun d’entre nous, le plus souvent de manière involontaire et inconsciente [26,27].

Bien que de nombreux experts croient à tort être immunisés contre les biais cognitifs [28], ils y sont, à certains égards, encore plus sensibles que les non-experts [[27], [29], [30]]. En effet, l’impact des biais cognitifs sur la prise de décision a été documenté dans de nombreux domaines d’expertise, allant des enquêteurs judiciaires et des magistrats, aux experts en assurance, aux évaluateurs psychologiques, aux inspecteurs en sécurité et aux médecins [26,[31], [32], [33], [34], [35], [36]] — ainsi que, de manière spécifique, en science forensique [30].

Aucun champ de la science forensique — ni d’ailleurs aucun autre domaine — n’est à l’abri des biais.

Les biais en science forensique

L’existence et l’influence des biais cognitifs en sciences forensiques sont aujourd’hui largement reconnues (on parle notamment de « biais de confirmation en science forensique » [[27], [37], [38]]). Aux États-Unis, par exemple, la National Academy of Sciences [39], le President’s Council of Advisors on Science and Technology [40], ainsi que le National Commission on Forensic Science [41] ont tous reconnu les biais cognitifs comme un enjeu réel et important dans le processus décisionnel en science forensique. Des constats similaires ont été établis dans d’autres pays à travers le monde — par exemple, au Royaume-Uni, le Forensic Science Regulator a émis des recommandations visant à éviter les biais dans les travaux forensiques [42], tout comme en Australie [43].

Par ailleurs, les effets des biais ont été observés et reproduits dans de nombreuses disciplines forensiques (par exemple : dactyloscopie, pathologie médico-légale, génétique, balistique, forensique numérique, expertise d’écriture, psychologie légale, anthropologie forensique, et investigation de la scène de crime, entre autres [44]), y compris chez des experts en exercice dans ces domaines [[30], [45], [46], [47]]. En résumé, aucun champ de la science forensique — ni d’ailleurs aucun autre domaine — n’est à l’abri des biais.

Réduction des biais en sciences forensiques

Bien que la nécessité de lutter contre les biais en science forensique soit aujourd’hui largement reconnue, y parvenir concrètement dans la pratique constitue un tout autre défi. Dans le cadre des contraintes pragmatiques et opérationnelles des scènes de crime et des laboratoires de police scientifique, la réduction des biais ne va pas toujours de soi [48]. Étant donné que la simple prise de conscience et la volonté individuelle sont insuffisantes pour contrer les biais [27], il est indispensable de développer des contre-mesures à la fois efficaces et applicables sur le terrain.

La méthode du dévoilement linéaire et séquentiel de l’information (Linear Sequential Unmasking, LSU [4]) vise à réduire les biais en régulant le flux et l’ordre dans lequel l’information est révélée, de manière à ce que les décisions forensiques reposent uniquement sur les éléments de preuve et les informations pertinentes et objectives. Concrètement, la LSU exige que les décisions comparatives forensiques commencent par l’examen et la documentation des traces issues de la scène de crime (l’élément « de question » ou matériel inconnu), de façon indépendante, avant toute exposition au matériel de référence (le matériel connu, provenant d’un suspect ou d’un object). L’objectif est de minimiser l’effet potentiellement biaisant de l’exposition au matériel de référence sur l’interprétation des traces issues de la scène de crime (voir Niveau 2, Fig. 2). La LSU garantit ainsi que ce sont les éléments de preuve eux-mêmes — et non le profil du suspect ou caractéristiques d’un objet — qui orientent la décision forensique.

Cela est d’autant plus crucial que les éléments issus de la scène de crime sont particulièrement vulnérables aux biais, du fait de leur qualité et quantité d’information souvent limitées, ce qui les rend plus ambigus et susceptibles d’interprétations variables — contrairement aux matériels de référence, généralement plus complets. En procédant d’abord à l’examen du matériel indiciaire provenant de la scène, la LSU réduit le risque de raisonnement circulaire dans le processus décisionnel comparatif, en évitant que l’on ne raisonne « à rebours » depuis l’objet ou le suspect vers la trace.

Fig. 2. Sources de biais cognitifs pouvant survenir lors de l’échantillonnage, des observations, des stratégies d’analyse, des tests et/ou des conclusions, et qui affectent même les experts. Ces sources de biais sont organisées selon une taxonomie en trois catégories : les sources propres au cas (Catégorie A), les sources propres à l’individu (Catégorie B), et les sources liées à la nature humaine (Catégorie C).

Limites de la méthode LSU

Par nature, la méthode LSU est limitée aux décisions comparatives, dans lesquelles des éléments provenant de la scène de crime (comme des traces papillaires ou des écrits manuscrits) sont comparés à un élément de référence ou à un suspect. Cette approche a d’abord été développée pour réduire les biais spécifiquement dans l’interprétation forensique de l’ADN (dévoilement séquentiel [3]). Dror et al. [4] ont ensuite élargi cette méthode à d’autres domaines forensiques comparatifs (empreintes digitales, armes à feu, écriture manuscrite, etc.) et ont proposé une approche équilibrée permettant la révision des jugements initiaux, mais dans des limites bien définies.

La méthode LSU présente donc deux limites principales : premièrement, elle ne s’applique qu’à un ensemble restreint de décisions comparatives (telles que la comparaison de profils ADN ou d’empreintes digitales). Deuxièmement, sa fonction se limite à la réduction des biais, sans agir sur la variabilité aléatoire (le « bruit ») ni améliorer plus globalement la qualité des décisions.

Dans cet article, nous introduisons une version étendue : le dévoilement linéaire et séquentiel — version étendue (LSU-E). Le LSU-E constitue une approche applicable à toutes les décisions forensiques, et non plus seulement aux décisions comparatives. De plus, le LSU-E va au-delà de la simple réduction des biais : il permet également de diminuer le bruit et d’améliorer la qualité des décisions de manière générale, en optimisant cognitivement la séquence d’accès à l’information, de façon à maximiser son utilité et, ce faisant, à produire des décisions plus fiables et de meilleure qualité.

Dévoilement linéaire et séquentiel – version étendue (LSU-E)

Au-delà du domaine forensique comparatif

La méthode LSU, dans sa forme actuelle, n’est applicable qu’aux domaines forensiques reposant sur la comparaison d’éléments de preuve avec des éléments de référence spécifiques (par exemple, le profil ADN ou les empreintes digitales d’un suspect — voir Niveau 2 dans la Fig. 2). Comme indiqué précédemment, le problème réside dans le fait que ces éléments de référence peuvent influencer la perception et l’interprétation des traces, au point que l’analyse d’un même élément de preuve peut varier selon la présence et la nature de l’élément de référence — et la méthode LSU vise précisément à réduire ce biais en imposant un raisonnement linéaire plutôt que circulaire.

Il risque de formuler des hypothèses et attentes a priori, ce qui peut orienter de manière biaisée sa perception, son interprétation de la scène et, en conséquence, les traces qu’il choisira ou non de collecter.

Cependant, de nombreux jugements forensiques ne reposent pas sur la comparaison entre deux stimuli. Par exemple, la criminalistique numérique, la pathologie médico-légale et l’investigation de la scène de crime nécessitent des prises de décision qui ne s’appuient pas sur la confrontation d’une trace à un suspect identifié. Même si ces domaines ne mettent pas en jeu une « cible » ou un stimulus de comparaison, ils sont néanmoins exposés à des informations contextuelles biaisantes susceptibles d’induire des attentes problématiques et des processus cognitifs descendants — et la version étendue LSU-E offre un moyen de minimiser ces effets.

Prenons, par exemple, le cas de la police scientifique. Les techniciens de scène de crime reçoivent souvent des informations sur la scène avant même d’y accéder physiquement, telles que la cause présumée du décès (homicide, suicide, accident) ou des hypothèses d’enquête (par exemple, le témoignage d’un témoin affirmant que le cambrioleur est entré par la fenêtre arrière, etc.). Lorsqu’un enquêteur reçoit ces éléments en amont de son observation directe de la scène, il risque de formuler des hypothèses et attentes a priori, ce qui peut orienter de manière biaisée sa perception, son interprétation de la scène et, en conséquence, les traces qu’il choisira ou non de collecter.

La même problématique s’applique à d’autres domaines non comparatifs comme la pathologie médico-légale, l’investigation d’incendies ou la criminalistique numérique. Par exemple, informer un expert en incendies avant même qu’il n’examine la scène qu’un bien immobilier était sur le marché depuis deux ans sans trouver d’acquéreur, ou que le propriétaire l’avait récemment assuré, peut orienter ses analyses et ses conclusions.

La lutte contre les biais dans ces domaines est d’autant plus complexe que les experts ont besoin d’un certain niveau d’information contextuelle pour exercer leur travail (contrairement, par exemple, aux experts en empreintes digitales, en balistique ou en ADN, qui peuvent effectuer leurs comparaisons avec un minimum de contexte).

L’objectif du LSU-E n’est pas de priver les experts des informations nécessaires, mais de réduire les biais en fournissant ces informations dans un ordre optimal. Le principe est simple : commencer toujours par les données ou éléments de preuve eux-mêmes — et uniquement ceux-ci — avant de prendre en compte tout autre élément contextuel, qu’il s’agisse d’informations explicites ou implicites, d’éléments de référence ou de toute autre donnée contextuelle ou méta-information.

Dans le cadre d’une investigation sur une scène de crime, par exemple, aucune information contextuelle ne devrait être communiquée à l’enquêteur ou au policier scientifique avant qu’il n’ait observé la scène de crime par lui-même et consigné ses premières impressions, fondées exclusivement sur ce qu’il voit sur les lieux. Ce n’est qu’ensuite qu’il pourra recevoir des informations contextuelles pertinentes avant de commencer la collecte d’indices. L’objectif est clair : dans la mesure du possible, les experts doivent, au moins dans un premier temps, se forger une opinion à partir des données brutes, avant d’être exposés à toute information susceptible d’influencer leur jugement.

Naturellement, le LSU-E ne se limite pas aux sciences forensiques et peut s’appliquer à de nombreux domaines d’expertise. Par exemple, en médecine, un médecin devrait examiner un patient avant d’établir un diagnostic (ou même de formuler une hypothèse) à partir d’informations contextuelles. Le protocole SBAR (Situation, Background, Assessment and Recommendation [49,50]) ne devrait être communiqué qu’après l’observation du patient. De même, un inspecteur de sécurité au travail ne devrait pas être informé des antécédents de non-conformité d’une entreprise avant d’avoir évalué le site de manière indépendante [32].

Au-delà de la réduction des biais

Au-delà de la question des biais, les décisions des experts gagnent en robustesse lorsqu’elles sont moins sujettes au bruit (variabilité aléatoire) et fondées sur les « bonnes » informations — c’est-à-dire les données les plus appropriées, fiables, pertinentes et diagnostiques. Le LSU-E propose des critères (décrits plus bas) permettant d’identifier et de hiérarchiser ces informations.

Plutôt que d’exposer les experts à l’information de manière aléatoire ou accidentelle, le LSU-E vise à optimiser la séquence d’accès à l’information, afin de neutraliser les effets cognitifs et psychologiques connus — tels que l’effet de primauté, l’attention sélective ou encore le biais de confirmation — et ainsi permettre aux experts de formuler de meilleures décisions.

Il est également essentiel que, au fur et à mesure de leur progression dans la séquence informationnelle, les experts documentent les informations auxquelles ils accèdent ainsi que toute évolution dans leur opinion. Cette exigence vise à garantir la transparence du processus décisionnel : elle permet de retracer précisément quelles informations ont été utilisées et comment elles ont influencé le jugement [51,52].

Critères de hiérarchisation de l’information dans le LSU-E

L’optimisation de l’ordre d’accès à l’information permet non seulement de réduire les biais, mais aussi de limiter le bruit et d’améliorer, de manière plus générale, la qualité des décisions. La question est alors la suivante : comment déterminer quelles informations doivent être fournies à l’expert, et dans quel ordre ? Le LSU-E propose trois critères pour établir une séquence optimale d’exposition à l’information pertinente : le pouvoir de biais, l’objectivité, et la pertinence — détaillés ci-dessous.

1. Pouvoir de biais.
Le pouvoir de biais d’une information pertinente peut varier considérablement. Certaines données peuvent avoir un fort potentiel de biais, tandis que d’autres n’en présentent pratiquement aucun. Par exemple, la technique utilisée pour relever et révéler une trace digitale présente un risque de biais minime (voire nul), alors que la présence d’un médicament à proximité d’un corps peut influencer l’interprétation quant à la cause du décès. Il est donc recommandé de présenter en premier les informations pertinentes les moins biaisantes, puis, dans un second temps, celles qui présentent un pouvoir de biais plus important.

2. Objectivité.
Les informations pertinentes diffèrent également quant à leur degré d’objectivité. Par exemple, le témoignage d’un témoin oculaire est généralement moins objectif qu’un enregistrement vidéo du même événement — mais même une vidéo peut varier en objectivité selon sa qualité, son angle, sa complétude, etc. Il est donc recommandé de faire précéder les informations plus objectives des informations moins objectives dans la séquence d’exposition.

3. Pertinence.
Certaines informations pertinentes sont centrales pour l’analyse et sous-tendent directement la décision à prendre, alors que d’autres sont plus périphériques ou accessoires. Par exemple, pour déterminer la cause du décès, la présence d’un médicament à côté du corps sera généralement plus pertinente (par exemple pour orienter les analyses toxicologiques) que des antécédents de dépression. Il est donc recommandé de présenter d’abord les informations les plus pertinentes, avant les informations secondaires. Bien entendu, toute information non pertinente à la décision (comme les antécédents judiciaires d’un suspect, si non directement liés) devrait être exclue de la séquence.

Ces critères doivent être considérés comme des principes directeurs, pour plusieurs raisons :

A. Les critères proposés s’inscrivent en réalité sur un continuum, et non dans des catégories binaires simples [45,48,53]. On peut même observer des variations au sein d’une même catégorie d’information : par exemple, une vidéo de meilleure qualité pourra être considérée avant une vidéo de qualité inférieure, ou la déclaration d’un témoin sobre pourra être considérée avant celle d’un témoin en état d’ébriété.

B. Ces trois critères ne sont pas indépendants ; ils interagissent entre eux. Par exemple, l’objectivité et la pertinence peuvent se combiner pour déterminer le poids d’une information : une donnée très objective aura un impact limité si sa pertinence est faible, et inversement, une information hautement pertinente perdra en valeur si son objectivité est faible. Ainsi, il ne faut pas évaluer ces critères isolément, mais en interaction.

C. L’ordre de présentation des informations doit être mis en balance avec les bénéfices potentiels qu’elles peuvent apporter [52]. Par exemple, lors du procès de l’agent de police Derek Chauvin pour la mort de George Floyd, le médecin légiste Andrew Baker a témoigné avoir délibérément choisi de ne pas visionner la vidéo de la mort de Floyd avant de pratiquer l’autopsie, afin d’éviter de biaiser son examen par des idées préconçues susceptibles de l’orienter dans une direction ou une autre [54]. Il a ainsi préféré d’abord examiner les données brutes (l’autopsie du corps), avant toute exposition à d’autres sources d’information (la vidéo). Une telle décision doit aussi considérer les bénéfices éventuels qu’aurait pu apporter le visionnage de la vidéo en amont de l’autopsie — par exemple si celle-ci pouvait orienter utilement l’examen plutôt que le biaiser. En d’autres termes, le LSU-E exige de pondérer les bénéfices potentiels par rapport au risque de biais que peut entraîner une information [52].

Par cette approche, nous encourageons les experts à examiner attentivement comment chaque élément d’information répond à chacun des trois critères, et à déterminer s’il doit être inclus ou non dans la séquence, et à quel moment. Dans la mesure du possible, ils devraient également documenter leur justification quant à l’inclusion ou l’exclusion de chaque information donnée. Bien entendu, cela soulève des questions pratiques quant à la mise en œuvre du LSU-E — comme le recours à des gestionnaires de cas (case managers). Les stratégies d’implémentation efficaces peuvent varier selon les disciplines ou les laboratoires, mais il est essentiel, dans un premier temps, de reconnaître ces enjeux et la nécessité de développer des approches pour y répondre.

Conclusion

Dans cet article, nous nous sommes appuyés sur les travaux classiques en psychologie cognitive portant sur les facteurs qui influencent et structurent la prise de décision experte, afin de proposer une approche large et polyvalente visant à renforcer la qualité des décisions des experts. Les spécialistes, quel que soit leur domaine, devraient commencer par se forger une première impression fondée exclusivement sur les données brutes ou les éléments de preuve, sans accès à un quelconque matériel de référence ni à un contexte — même si ces derniers sont pertinents. Ce n’est qu’ensuite qu’ils pourront envisager quelles autres informations doivent leur être communiquées, et dans quel ordre, en se basant sur leur objectivité, leur pertinence, et leur pouvoir de biais.

Il est par ailleurs essentiel de documenter de manière transparente l’impact et le rôle de chaque information dans le processus décisionnel. Grâce à l’utilisation du LSU-E, les décisions seront non seulement plus transparentes et moins sujettes au bruit, mais elles permettront également de s’assurer que la contribution de chaque élément d’information soit justifiée et proportionnelle à sa valeur probante.

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[46] N. Sunde, I.E. Dror. A hierarchy of expert performance (HEP) applied to digital forensics: reliability and biasability in digital forensics decision making, Forensic Sci. Int.: Digit. Invest., 37 (2021)
[47] D.C. Murrie, M.T. Boccaccini, L.A. Guarnera, K.A. Rufino. Are forensic experts biased by the side that retained them? Psychol. Sci., 24 (10) (2013), pp. 1889-1897
[48] G. Langenburg. Addressing potential observer effects in forensic science: a perspective from a forensic scientist who uses linear sequential unmasking techniques, Aust. J. Forensic Sci., 49 (2017), pp. 548-563
[49] C.M. Thomas, E. Bertram, D. Johnson. The SBAR communication technique, Nurse Educat., 34 (4) (2009), pp. 176-180
[50] I. Wacogne, V. Diwakar. Handover and note-keeping: the SBAR approach, Clin. Risk, 16 (5) (2010), pp. 173-175
[51] M.A. Almazrouei, I.E. Dror, R. Morgan. The forensic disclosure model: what should be disclosed to, and by, forensic experts?, International Journal of Law, Crime and Justice, 59 (2019)
[52] I.E. Dror. Combating bias: the next step in fighting cognitive and psychological contamination, J. Forensic Sci., 57 (1) (2012), pp. 276-277
[53] D. Simon, Minimizing Error and Bias in Death Investigations, vol. 49, Seton Hall Law Rev. (2018), pp. 255-305
[54] CNN. Medical examiner: I « intentionally chose not » to view videos of Floyd’s death before conducting autopsy, April 9, 2021, disponible sur https://edition.cnn.com/us/live-news/derek-chauvin-trial-04-09-21/h_03cda59afac6532a0fb8ed48244e44a0 (2011)

ADN trafic drogue narcotrafic - police scientifique

L’ADN traque aussi les narcotraficants

Du produit brut au sachet de drogue vendu dans la rue, chaque étape de manipulation multiplie les occasions de laisser des traces. Qu’il s’agisse d’empreintes digitales ou de résidus biologiques (ADN), ces indices sont précieux pour remonter jusqu’aux trafiquants.

L’ADN, clé des enquêtes criminelles

Depuis quelques années, l’analyse de l’ADN est devenue un outil incontournable pour élucider les affaires criminelles, y compris les plus anciennes (les « cold cases »). Dans une étude récente menée à l’Université Flinders, l’équipe de la doctorante en sciences forensiques Madison Nolan et du Professeur Adrian Linacre propose d’aller encore plus loin dans l’identification des suspects impliqués dans le trafic de stupéfiants grâce au profilage génétique.

Le conditionnement comme source de preuves

Avant d’être vendue, la drogue doit être transformée et conditionnée dans différents types d’emballages, qui deviennent alors une mine d’informations pour la police scientifique. Cependant, la répétition des manipulations et l’exposition aux facteurs extérieurs peuvent altérer l’ADN, le rendant parfois inexploitable. Pour améliorer le travail des enquêteurs, les chercheurs de Flinders se sont concentrés sur les zones d’emballage les plus susceptibles de conserver ces traces biologiques.

De meilleurs transferts à l’intérieur

Selon leurs conclusions, la présence d’ADN est particulièrement significative sur les gélules contenant des substances en poudre et sur les surfaces internes des sachets « Ziploc » qui renferment ces gélules, notamment au niveau des bords intérieurs de la fermeture. Même un bref contact (environ 30 secondes) suffit à y déposer des quantités d’ADN suffisantes. Le fait que ces traces se situent à l’intérieur de l’emballage limite par ailleurs les risques de contamination extérieure.

Des perspectives nouvelles pour les enquêtes

Pour la police scientifique, cette étude fournit de nouvelles pistes pour optimiser les prélèvements lors de saisies de drogue. En ciblant principalement l’extérieur des gélules et l’intérieur des sachets, il devient possible d’obtenir des profils génétiques de meilleure qualité, à condition de respecter scrupuleusement les procédures afin d’éviter toute contamination. Il n’en reste pas moins que, comme le rappellent les chercheurs, l’ADN récupéré peut déjà être altéré par les conditions de transport et de manipulation préalables, ce qui limite parfois sa fiabilité.

Sources :

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1872497324001789 https://news.flinders.edu.au/blog/2025/02/03/dna-study-targets-drug-making/

De la recherche ADN aux analyses de données numériques : l’évolution fulgurante de la police scientifique

La police scientifique n’a jamais été aussi performante qu’aujourd’hui. Grâce aux avancées technologiques, les enquêtes criminelles bénéficient désormais d’outils d’investigation pointus, permettant notamment de résoudre des affaires de meurtre, de viol, de vol à main armée ou encore de terrorisme. Dans ce contexte, le concours de la Police Scientifique revêt une importance capitale, car il permet de recruter de futurs Techniciens de Police Technique et Scientifique (TPTS), chargés d’intervenir rapidement sur les scènes de crime.

Un soutien essentiel pour la Police Judiciaire

En effet, l’expertise de la police scientifique fait gagner un temps précieux à la Police Judiciaire, que ce soit dans la gestion d’une scène de crime (homicide, assassinat, etc.) ou d’une scène de délit (vol, cambriolage, dégradations, trafic de stupéfiants). L’analyse d’indices tels que les empreintes digitales, l’ADN, les fibres, les éléments balistiques ou encore les traces numériques contribue à établir des preuves solides face aux tribunaux et permet de mieux cerner le profil des suspects.

L’importance du facteur humain

Malgré ces moyens technologiques de pointe, les effectifs de la police scientifique restent profondément humains. Chaque jour, ces professionnels doivent composer avec des situations parfois dramatiques et faire face à la détresse des victimes. Dans l’émission LEGEND sur YouTube, animée par Guillaume Pley, le policier scientifique Sébastien Aguilar, souligne l’impact psychologique de ces enquêtes. Il évoque des affaires hors du commun, parfois totalement folles, mais aussi des cas dont la violence l’a marqué pour toujours.

Police Scientifique : un métier loin des clichés

Cette réalité du terrain est souvent bien différente des clichés véhiculés au sujet de la police scientifique. Dans son ouvrage « Au cœur de l’enquête criminelle », publié dans la collection Darkside chez Hachette, Sébastien Aguilar décrit pas à pas le travail rigoureux des enquêteurs, épaulés par les policiers scientifiques entièrement dédiés à la recherche de la vérité. Il y relate également les différentes étapes qui mènent au procès en Cour d’Assises, offrant un aperçu complet du fonctionnement de la machine judiciaire.

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’impact psychologique du métier, les techniques d’investigation modernes ou encore l’importance du concours de Technicien de Police Technique et Scientifique, retrouvez l’interview de Sébastien Aguilar par Guillaume Pley sur YouTube et plongez-vous dans « Au cœur de l’enquête criminelle » pour une immersion totale dans l’univers passionnant de la police scientifique.

Fichier FAED empreintes Forenseek police scientifique

Le Fichier Automatisé des Empreintes Digitales (FAED) partage ses informations

Créé en 1987, le Fichier Automatisé des Empreintes Digitales (FAED) renferme différentes données relevées lors d’une enquête judiciaire. Son utilisation, strictement encadrée par la loi, vient d’être modifiée par décret en date du 23 avril 2024.

En janvier 2024, le FAED enregistrait les empreintes digitales et palmaires de plus de 6,7 millions d’individus ainsi que près de 300 000 traces non identifiées (chiffres CNIL). Il enregistre chaque année plus d’un million de nouveaux signalements. Cette masse d’informations fait de ce fichier un outil précieux dans la résolution des enquêtes, sa consultation permettant notamment de faire des rapprochements entre certaines affaires ou encore d’identifier des personnes disparues.

Plus d’interconnexions pour plus d’efficacité.

Le FAED n’est pas le seul fichier existant, loin de là. La France en compte un certain nombre, parmi lesquels le TAJ (Traitement des Antécédents Judiciaires) le CJN (Casier Judiciaire National), le DPN (Dossier Pénal Numérique) le FPR (Fichier des Personnes Recherchées), chacun d’entre eux contenant des millions de données, sans oublier les logiciels de procédure de la Police et de la Gendarmerie Nationale, le LRPPN et le LRPGN qui permettent le traitement automatisé de données à caractère personnel.

Le décret, mis en application le 24 avril 2024, vise à assurer la connexion entre eux de ces différents fichiers, dans le but évident de faciliter les rapprochements et de gagner en efficacité.

Une coopération européenne renforcée.

Le projet ne cible pas uniquement l’échelon national, il ambitionne également de relier ces fichiers nationaux à des systèmes européens afin d’en consulter les bases de données. Ce sera le cas pour le Système d’information Schengen deuxième génération  (SIS -II) qui comporte une partie centrale basée à Strasbourg associée à des bases nationales dans chaque pays membre de l’espace Schengen.  Ce système centralise les informations sur des personnes ou des objets signalés par les autorités administratives et judiciaires des différents états. L’autre système bénéficiaire est le système d’entrée et de sortie EES (pour  Entry/Exit System) qui enregistre et contrôle de manière automatisée les données des ressortissants de pays non membres de l’UE voyageant dans l’espace Schengen.

Dans les deux cas, cette mutualisation des données a pour objectif de faciliter les échanges, de renforcer les contrôles et donc la sécurité dans la zone européenne désormais dénuée de frontières intérieures. 

Des données suffisamment sécurisées ?

Le décret modifie également la durée de conservation des données enregistrées dans le FAED. Elle est portée à vingt cinq ans pour les crimes et certains délits et peut aller jusqu’à quarante ans pour certaines procédures criminelles.

Etant donné le volume d’informations traitées et ces nouvelles interconnexions entre les fichiers, la question se pose de la protection des données personnelles.  Suite à un rappel à l’ordre de la CNIL (Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés) qui s’en était inquiétée auprès du Ministère de l’intérieur, des mesures ont été prises pour protéger la confidentialité de ces données et procéder de manière automatisée à leur mise à jour et à leur effacement à la fin du délai de conservation. Ces mesures seront-elles suffisantes ? L’avenir le dira…

Source :
Décret n° 2024-374 du 23 avril 2024 modifiant le code de procédure pénale et relatif au fichier automatisé des empreintes digitales – Légifrance (legifrance.gouv.fr)
Chapitre Ier : Système d’information Schengen de deuxième génération (SIS II) (Articles R231-1 à R231-16) – Légifrance (legifrance.gouv.fr)
L’entrée dans l’espace Schengen : la future mise en place des systèmes EES et ETIAS – Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (diplomatie.gouv.fr)
FAED : la CNIL clôt l’injonction prononcée à l’encontre du ministère de l’Intérieur 01 février 2024 – Global Security Mag Online

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Des experts de la police scientifique s'inspirent de méduses pour une nouvelle technique de révélation d'empreintes digitales. Forenseek

Révélation d’empreintes en 10sec chrono grâce aux méduses !

Finies les poudres dactyloscopiques ou les réactifs chimiques pour relever les empreintes digitales ? C’est en tout cas ce qu’espèrent des scientifiques en proposant cette alternative qui pourrait révolutionner les méthodes de police scientifique.

Utilisé depuis le XIXème siècle sur les scènes de crime, le relevé d’empreintes papillaires a déjà connu quelques évolutions techniques depuis sa mise en place. A côté des poudres dactyloscopiques classiques, les agents de la police scientifique disposent aujourd’hui de réactifs chimiques, notamment la ninhydrine, l’indanedione, le DFO ou encore le Lumicyano, une technique luminescente mise au point en 2013 par des experts français, qui utilise du cyanoacrylate fluorescent par fumigation.

Ces différentes techniques présentent toutefois quelques inconvénients : Certaines formulations contiennent des composants qui peuvent se révéler toxiques à fortes doses, elles peuvent dégrader l’ADN présent dans les empreintes (sueur, cellules épithéliales) et nécessitent par ailleurs plusieurs minutes pour révéler une trace.   

Inspirantes méduses …

Afin d’améliorer les capacités opérationnelles des équipes présentes sur les scènes de crime, des scientifiques basés en Chine et au Royaume Uni ont mis au point une alternative en s’inspirant … Des méduses ! Ces organismes marins que l’on connaît plus pour leurs piqures urticantes que pour leurs aspects positifs, produisent en effet la GFP (Green Fluorescent Protéin) une protéine fluorescente soluble dans l’eau et compatible avec les systèmes biologiques. Elle a donné naissance à deux colorants, le LFP jaune et le LFP rouge, dont la particularité est d’interagir avec les acides gras et les acides aminés présents dans le sébum et la sueur qui imprègnent les empreintes digitales et dont la formulation est compatible avec les analyses ADN ultérieures.

Un spray actif en 10 sec

Le nébulisateur ultrasonique imaginé par les scientifiques offre l’avantage de vaporiser une brume très fine qui se dépose sans altérer les empreintes. Une fois au contact de la surface à traiter, les molécules des colorants se lient aux sécrétions sébacées et eccrines des empreintes. Il suffit ensuite d’exposer la zone à la lumière U.V pour qu’apparaisse une empreinte claire et contrastée en seulement dix secondes, prête à être photographiée.

Ce gain de temps se double d’une capacité à révéler des traces papillaires anciennes déposées plusieurs jours auparavant et d’une véritable efficacité sur des surfaces réputées difficiles comme la céramique, le plastique, le papier aluminium ou plus rugueuses comme la brique. Des performances qui ont encore besoin d’être optimisées avant que cette nouvelle technique ne soit intégrée dans l’arsenal forensique mais qui ouvre de nouvelles perspectives pour la police technique et scientifique.

Sources :
Une nouvelle technique inspirée des méduses pour relever les empreintes digitales (fredzone.org)
De nouveaux colorants en spray peuvent révéler instantanément les empreintes digitales sur les scènes de crime – Oxtero

Intrusion traces police scientifique Forenseek

Faire parler les serrures : l’expertise en intrusion furtive ou la serrurerie forensique

L’intrusion furtive réside dans l’ouverture puis la fermeture d’un local verrouillé, en l’absence de clé. L’effraction est réalisée à l’aide d’un ou de plusieurs instrument(s) spécifique(s), et ne dégradera pas forcément la serrure. Seule une expertise spécialisée peut déterminer si l’ouverture a réellement été commise et de quelle manière. L’expert devra connaître parfaitement le fonctionnement des différentes familles de serrures, maîtriser l’ensemble des méthodes d’effraction possibles, destructives ou non, et les principes physiques et mécaniques qui entrent en jeu.

Domaine assez méconnu, l’intrusion furtive qui réside dans l’ouverture puis la fermeture en l’absence de clé d’un local verrouillé, est néanmoins définie par le législateur.

Le code pénal rappelle, en effet, en son article 311-5 alinéa 3 relatif au vol aggravé, que l’une de ces circonstances est établie : « 3° Lorsqu’il est commis dans un local … …en pénétrant dans les lieux par ruse, effraction ou escalade. »

analyse de traces sur la serrure en police scientifique

« L’effraction » est quant à elle définie à l’article 132-73 du code pénal 1 : « L’effraction consiste dans le forcement, la dégradation ou la destruction de tout dispositif de fermeture ou de toute espèce de clôture. Est assimilé à l’effraction l’usage de fausses clefs, de clefs indûment obtenues ou de tout instrument pouvant être frauduleusement employé pour actionner un dispositif de fermeture sans le forcer ni le dégrader. »

Ainsi, le législateur :

  •  Prend en compte la possibilité qu’un dispositif de fermeture verrouillé, puisse être ouvert sans sa clé légitime, et sans dégradation.
  • Considère ce mode opératoire comme une circonstance aggravante
  • Assimile ce mode opératoire à l’effraction « classique » (avec casse)

Que ce soit dans le cadre de l’application de la loi pénale ou au regard des assurances (pour lesquelles le vol « sans effraction » est souvent une clause classique d’exonération de garantie), il est important de pouvoir se prononcer sur la réalité de cette effraction.

Mais comment la déterminer ?

L’effraction réalisée à l’aide d’un (ou plusieurs) instrument(s) spécifique(s) ne dégradera pas forcément la serrure. Cette ouverture, par essence non destructive, reste néanmoins frauduleuse et donc punissable au regard de la législation. Mais comment savoir si l’ouverture a réellement été commise et de quelle manière ? Seule une expertise spécialisée peut apporter les réponses à ces questions.

Par ailleurs, qu’en est-il de la réalité de ces pratiques ?

Marotte des films d’action, l’ouverture sans force ni dégradation est-elle pour autant une réalité ? Outre la simple carte de crédit glissée entre le chambranle et la porte (le type de déverrouillage « classique » que toute personne ayant claqué un jour sa porte en oubliant ses clés à l’intérieur a en tête) ce type d’ouverture est-il réellement possible ? Peut-on procéder au déverrouillage d’une porte à cinq points de verrouillage, voire blindée, sans laisser de traces évidentes ?

Nous allons, dans cet article, nous attacher à présenter l’étendue « invisible » de ces effractions dites « douces » et du travail d’expertise qu’il est possible de réaliser pour « faire parler » les serrures.

L’effraction « douce » sans trace apparente, est-ce possible ? Et si oui, comment fonctionne-t-elle ?

Il est communément admis que, pour l’ouverture d’une « vraie » serrure (excepté donc les serrures très basiques) sans utilisation de la clé légitime, il faut soit casser celle-ci, soit casser l’élément sur lequel la serrure est fixée ou l’un des éléments de solidarisation de l’ensemble (porte, chambranle et pêne). Pourtant, il est possible de s’attaquer au mécanisme de la serrure et ainsi agir sur lui « comme si une clé légitime était présente », sans pour autant l’avoir introduite.

Lors d’un « crochetage » par exemple (une des techniques « douces » parmi plus d’une quinzaine d’autres), la serrure « tourne » sans que la clé ne soit à l’intérieur. Il devient alors possible de déverrouiller la porte. On peut même la refermer facilement, sans avoir à crocheter la serrure à nouveau. Après l’ouverture et la fermeture de la serrure, aucune trace n’est visible de l’extérieur et la serrure continue de fonctionner comme avant.

Quelles sont les serrures et, plus généralement, les systèmes de sécurité, concernés par ces « risques » ?

Plus un système sera bien pensé, plus il sera difficile de trouver le moyen de le contourner. Mais tout système comporte des failles. En ayant les connaissances et en y passant le temps nécessaire, il sera toujours possible de l’outrepasser. En termes de sécurisation (pour les lecteurs qui commenceraient à s’inquiéter pour la protection effective de leur porte d’entrée) c’est la multiplication des systèmes et leur installation judicieuse qui apporteront le niveau de sécurité satisfaisant. Néanmoins, chaque système, pris individuellement, reste contournable. Tous les types de serrures sont donc concernés par ce risque et peuvent faire l’objet d’une expertise en cas de doute.

Ces techniques sont-elles réellement utilisées, par qui et dans quels cas ?

Dans la majorité des cas : cambriolages d’opportunité, crimes générant de nombreuses traces, etc… le ou les auteur(s) n’auront pas obligatoirement les compétences pour agir de manière furtive sur la partie « intrusive » de leur méfait. L’usage d’un pied-de-biche permet une plus grande rapidité d’exécution et, si les traces laissées sur place ne présentent pas à leurs yeux une grande contrariété, ils ne font pas l’effort de dissimuler leur passage.

Pour autant, les méthodes d’intrusion furtives peuvent être employées dans les cas spécifiques où les auteurs essaient de dissimuler au maximum leur présence (homicides, vols d’informations sensibles, vols maquillés, etc…). L’attrait pour ces techniques est bien réel. De nombreuses vidéos en ligne présentent, sous la forme de tutoriels, les différentes techniques de contournement de serrures. De même, de multiples boutiques spécialisées proposent les outils nécessaires à la mise en œuvre de ces techniques.

Sur ce point, il est regrettable de constater que certains fabricants de matériels ne réservent pas toujours leurs produits aux seules forces de l’ordre ou serruriers. D’autant plus que les serruriers n’emploient pratiquement pas ces techniques, trop coûteuses en temps d’entraînement, en matériel, et sans grand intérêt d’un point de vue commercial. Ils préfèrent, bien souvent, recourir à une simple perceuse. Si ces vidéos sont, dans la très grande majorité des cas, « réalisées par » et « destinées à » des crocheteurs « sportifs », il n’empêche qu’elles présentent néanmoins des techniques qui deviennent de plus en plus accessibles, voire à la portée de tous et donc également à la portée de personnes à la moralité douteuse.

C’est une réalité de terrain : de plus en plus de malfaiteurs se spécialisent dans l’une ou l’autre des techniques d’ouverture douce, et ce en fonction de leur affinité pour tel ou tel délit. Dans le cadre d’une opération de police judiciaire telle qu’une perquisition, les enquêteurs peuvent être amenés à découvrir des objets susceptibles de correspondre à du matériel d’intrusion. Dans ces circonstances, nous sommes régulièrement sollicités afin de savoir s’il s’agit bien de matériel d’intrusion et s’il peut réellement fonctionner. L’identification précise de ces outils peut ainsi orienter les enquêteurs vers une manière d’opérer particulière ou vers une marque de véhicule ciblée (lorsqu’il s’agit d’outils dédiés à l’ouverture des véhicules) et ainsi concourir à la manifestation de la vérité.

À quoi ressemblent les outils utilisés ?

Tout dépend du type de serrure visé. Certains outils sont « généralistes » et couvrent un large spectre de serrures. D’autres sont, au contraire, extrêmement spécialisés. Dédiés uniquement à un type et modèle particulier de serrure, ils sont d’une efficacité redoutable pour qui sait s’en servir.

Lorsqu’on réalise une expertise sur les traces d’outils laissées et afin d’apporter une réelle plus-value à l’enquête, il est aussi important de faire le distinguo entre les outils manufacturés, qu’on peut trouver plus ou moins facilement dans le commerce spécialisé, et les outils « faits maison » que certains confectionnent eux-mêmes (attestant d’un certain savoir-faire, tout en désignant parfois leur auteur). Il faut également citer l’existence de « faux outils » susceptibles d’avoir laissé des traces ou d’être découverts sur les lieux, sans pour autant être en mesure d’ouvrir la serrure en question.

En effet, il arrive que certaines personnes veuillent faire croire, pour diverses raisons, en la réalité d’une intrusion (qui n’a pas réellement eu lieu ou alors pas comme on voudrait le laisser penser). Ces individus utilisent pour cela toutes sortes d’outils (incrustant possiblement peu de traces pour accréditer le scénario d’un « crochetage » de la serrure). Là encore, l’expertise tentera de déterminer si les traces sont consécutives à l’usage d’un outil ayant réellement la possibilité de déverrouiller la serrure ou non.

Quelles traces peuvent être visibles lors d’une intrusion ?

Les techniques d’ouverture « non destructives » laissent des micro-traces. Ces traces, n’ont rien à voir avec celles que laisse de manière « normale » et « habituelle » une clé légitime dans sa serrure, et ce pour une multitude de raisons. Parmi elles, citons :

  • La forme et l’épaisseur des outils, qui diffèrent complètement de celles de la clé et de ce fait marquent différemment la surface des éléments rencontrés.
  • Lors de l’insertion d’une clé, le mouvement rotatif de celle-ci intervient après son insertion rectiligne, sans tension, de sorte que ce passage n’appuie pas outre mesure sur les différentes « sûretés » de la serrure ; ce qui n’est pas le cas lors d’un crochetage, où des appuis prononcés, ou « microforçages », doivent être réalisés pour mettre en place les « sûretés » de la serrure (les éléments qui la verrouillent).
  • Certains emplacements d’une serrure ne sont jamais au contact de la clé et ne devraient jamais présenter la moindre trace, hormis celles de l’usinage d’origine. Lors d’un crochetage, les outils « raclent » ces emplacements, supposés vierges de tout contact, et laissent ainsi des traces significatives.

De ce fait, si l’on sait où chercher et quoi chercher, il est non seulement possible de voir que des outils ont été utilisés, mais également de déterminer avec précision le type d’attaques (même « non destructives ») qu’a pu subir une serrure. Par exemple, pour l’utilisation d’une technique appelée « bumping », l’outil « percute », parfois à plusieurs reprises, les goupilles de la serrure avec pour résultat les traces présentes sur la photo n° 7 ci-dessous. Ces traces ainsi générées sont caractéristiques de ce type d’attaques. Cette mise en évidence peut être d’une aide précieuse pour l’enquête et permet en outre d’identifier le profil « intrusif » de l’auteur des faits.

Sur quelles connaissances s’appuie l’expert pour identifier l’effraction non destructive ?

Pour expertiser des serrures et mettre en évidence la présence ou l’absence de traces d’ouverture, il est impératif que l’expert connaisse parfaitement le fonctionnement des différentes familles de serrures, qu’il maîtrise l’ensemble des méthodes d’effraction possibles (destructives et non destructives) ainsi que les principes physiques et mécaniques qui entrent en jeu. Il doit avoir une connaissance approfondie de l’ensemble des outils d’intrusion existants et de ceux pouvant être improvisés, avoir étudié en profondeur les traces et microtraces que laissent ces ouvertures, et savoir démonter proprement une serrure en évitant absolument la « contamination » de celle-ci par des traces supplémentaires. Enfin, il doit connaître les méthodes de minimisation des traces pouvant être employées par les auteurs, afin de les identifier et déterminer si elles ont été utilisées.

Chercher des traces sans savoir quoi chercher ne rime évidemment pas à grand-chose. Dans certains cas, la serrure peut présenter des traces suspectes ne relevant pourtant pas d’une intrusion. Ces « faux positifs » 2 peuvent être nombreux pour celui qui ne connaît pas réellement la discipline.

Pour ces raisons, il est impératif, avant de chercher les traces, de savoir quelle technique a pu être employée et de mettre en cohérence la faisabilité d’une attaque avec la réalité environnementale de la serrure ou de tout élément de sécurisation. Pour finir, l’expert doit pouvoir se mettre en situation, c’est-à-dire être lui-même compétent pour pratiquer ces méthodes d’ouverture, voire d’en inventer de nouvelles lorsque cela est possible et que ce type de modus operandi « innovant » est à suspecter. Seul un expert capable de se mettre à la place d’un intrus pourra réellement appréhender ce qui a été fait sur une serrure. Les microtraces « parlent », mais encore faut-il que l’expert « traduise » couramment le « langage » des serrures.

Quelles sont les étapes d’une expertise en intrusion ?

Une bonne expertise peut difficilement avoir lieu sans un bon prélèvement. C’est la raison pour laquelle il est idéal que l’expert puisse prélever lui-même la ou les serrure(s) sur le terrain. Il saura s’entourer des précautions nécessaires et prendre en compte pleinement l’environnement. Lorsque ce n’est pas possible, il est préférable qu’un personnel de la police technique et scientifique (technicien en identification criminelle ou équivalent), ayant au préalable participé à une sensibilisation sur le sujet, réalise le prélèvement.

Ainsi, lors de ce prélèvement, il pourra veiller à ne rien introduire dans la serrure ou à le faire (si le démontage du canon le nécessite) en suivant les directives permettant la sauvegarde maximale des hypothétiques traces (notamment en ne touchant pas le côté extérieur). Il saura quelles prises de vue contextuelles effectuer pour que l’expert arrive à situer la serrure dans son environnement d’origine. De même, il posera les bonnes questions aux utilisateurs de la serrure. L’expertise se poursuit en laboratoire. Les observations préliminaires sont effectuées et la serrure est préparée en vue de l’expertise. Les différents éléments sont démontés, permettant la réalisation d’observations non destructives. Le niveau réel de sécurité de la serrure est apprécié et les traces suspectes sont recherchées.

« Il est impératif, avant de chercher les traces, de savoir quelle technique a pu être employée et de mettre en cohérence la faisabilité d’une attaque avec la réalité environnementale de la serrure« 

David ELKOUBI

Lorsqu’il est nécessaire d’ouvrir par une découpe l’élément expertisé et qu’il s’agit de la décision la plus judicieuse afin de mener à bien l’expertise (par exemple pour observer l’intérieur d’un cylindre à un emplacement inaccessible sans découpe), cette découpe est effectuée de telle sorte qu’elle ne puisse en aucun cas altérer les emplacements dignes d’intérêt à observer.

Des comparaisons sont effectuées entre l’élément expertisé et un élément neutre (souvent, le côté extérieur de la serrure comparé au côté intérieur). D’autres comparaisons sont réalisées entre les traces trouvées et différentes traces d’outils pouvant correspondre. Enfin, une vérification de faisabilité est entreprise lorsqu’elle est matériellement possible. À l’issue de tous ces tests, l’ensemble des éléments sont de nouveau protégés et replacés sous scellés, afin de permettre d’éventuelles nouvelles observations ultérieures si nécessaire ou si ces observations demandent à être exposées.

Comment présenter un rapport dans un domaine méconnu ?

Le rôle de l’expert, au-delà d’aider le juge à statuer en lui donnant son avis technique, est de mettre à la portée des magistrats, avocats ou parties, une meilleure compréhension de la partie technique sur laquelle on le sollicite, mais également l’explication du cheminement qui l’amène à formuler un tel avis.

Or, l’un des aspects complexes dans cette discipline réside dans la vulgarisation des techniques sensibles, parfois même secrètes. Ces techniques, potentiellement utilisées par un intrus, s’avèrent difficilement comprises, de prime abord, par une personne non avisée. Pour ces raisons, le rapport présente en détail les observations, ce qu’elles impliquent, en développant le fonctionnement de la serrure dans telle ou telle condition. Un lexique relatif à tous les termes techniques employés est annexé au rapport, afin de vulgariser de manière simple et compréhensible une terminologie bien souvent complexe. La pédagogie est ici essentielle pour que les lecteurs du rapport, même en l’absence de connaissances dans le domaine, puissent prendre la mesure des observations rapportées et de leurs implications.

Les faux positifs d’une intrusion

Une serrure peut rester plusieurs décennies à la même place, sur une porte. Pendant cette période, de nombreuses péripéties peuvent lui arriver : insertion d’une clé qui ne lui était pas destinée, tentative de forçage non aboutie, insertion volontaire et involontaire (par des enfants par exemple) d’objets divers, etc. Dans ces situations, il peut arriver que des « traces » apparaissent dans la serrure. Pour autant elles ne signifient en rien une intrusion. Le seul moyen pour savoir si une trace est effectivement consécutive à une intrusion ou pas est donc de connaître parfaitement les mécanismes des techniques de crochetage des serrures.

Ci-contre un exemple de goupille avec des « traces » inhabituelles, non consécutives d’un crochetage (mais plutôt d’une utilisation très répétée d’une copie de la clé originale, réalisée sur une ébauche ayant un profil légèrement différent, et une butée décalée). Une observation « naïve » aurait pu aboutir à un « faux positif » (diagnostic de positivité de l’intrusion, à tort, car les traces proviennent de tout autre chose).

NOTES :

1 : Qui traite de la définition de certaines circonstances entraînant l’aggravation, la diminution ou l’exemption des peines.
2 : Voir sous-partie sur « les faux positifs d’une intrusion ».

Article publiée dans la revue EXPERTS n°149 – Avril 2020


bite marks on victim - morsure

Les traces de morsure, des preuves fiables?

Si l’analyse dentaire fait désormais partie des techniques d’identification médico-légales reconnues, celle des traces de morsure semble aujourd’hui remise en question, faute d’un fondement scientifique suffisant.

Au même titre que l’ADN ou les empreintes digitales, les dents ainsi que les mâchoires constituent une sorte de carte d’identité unique et propre à chaque individu. Cette constatation a donné naissance à une branche de la médecine légale, l’odontologie médico-légale qui va trouver l’une de ses premières applications en 1897, lors de l’incendie du Bazar de la Charité. Face à des cadavres entièrement calcinés et méconnaissables, les autorités ont eu l’idée de faire appel aux dentistes des victimes.

Quand les dents laissent leurs marques

Depuis, ce processus d’identification est utilisé à chaque fois que l’on doit identifier des restes humains, individuellement ou lors de catastrophes de masse et ce, quelles que soient les circonstances du décès. La structure des dents résiste en effet à pratiquement tous les facteurs de destruction tels que l’enfouissement, la crémation, l’immersion ou encore les attaques physico-chimiques.

En l’absence de toute autre donnée, l’étude faite par l’expert odontologiste sur les dents, leurs pathologie et les signes d’usure notamment, peut donner des informations sur le sexe, l’âge, l’ethnie, les habitudes alimentaires, et par comparaison avec un dossier dentaire « ante mortem », identifier formellement un individu.

Une autre partie de l’odontologie médico-légale consiste à interpréter les traces de morsure laissées sur une victime, vivante ou décédée mais également sur un agresseur ou sur certains objets. L’analyse que les experts effectuent désormais à l’aide de technologies numériques comme le laser-scanner 3D, peut conduire à l’identification ou a contrario à l’exclusion d’un potentiel agresseur. Toutefois, dans la mesure où il n’existe aucune automatisation des méthodes et que cette interprétation doit tenir compte de nombreux facteurs en dehors des dents, certains spécialistes considèrent que cette technique médico-légale manque de fondement scientifique et ne peut pas constituer une preuve formelle.

Une fiabilité remise en question

La polémique, qui a débuté aux Etats Unis en 2009 avec une étude réalisée par les Académies nationales des sciences, d’ingénierie et de médecine, vient de rebondir ces dernières semaines avec un projet de rapport émis par le National Institute of Standards and Technology (NIST) qui remet en question la rigueur scientifique de ces analyses.

Le NIST souligne que l’interprétation des traces laissées par les morsure est basée sur deux postulats de départ : le premier étant que les marques de dents sont uniques, le second que ces morsures sont parfaitement préservées quel que soit le support. Or, elles ne font intervenir qu’une partie de la dentition des dents (essentiellement celles du devant). De plus, la peau humaine, le plus souvent porteuse de ces marques, est par définition un tissu malléable, susceptible de les modifier en fonction de son élasticité, des mouvements de la victime, des ecchymoses qui peuvent survenir et du degré de cicatrisation in situ. Tous ces facteurs, selon certains spécialistes, affaiblissent la possibilité d’une comparaison suffisamment fiable pour incriminer un suspect.

Le rapport de cette agence fédérale américaine est encore loin d’être finalisée mais ses premiers éléments suscitent déjà de nombreuses réactions dans les milieux scientifiques comme dans certains organismes oeuvrant pour démontrer l’innocence de personnes condamnées par erreur. C’est notamment le cas de l’organisation Innocence Project établie aux Etats Unis, qui rappelle que 26 personnes ont été condamnées à tort sur la base de traces de morsure. Ce qui présage de nombreuses batailles juridiques à venir.

Sources

https://www.scientifique-en-chef.gouv.qc.ca/impacts/ddr-medecine-legale-les-marques-de-dents-une-science-exacte/

https://reason.com/2022/10/19/federal-report-adds-to-the-evidence-that-bitemark-analysis-is-nonsense/

https://www.gendarmerie.interieur.gouv.fr/pjgn/ircgn/l-expertise-decodee/identification/les-dents-aussi-discriminantes-que-l-adn

https://hal.univ-lorraine.fr/hal-01947165

https://innocenceproject.org/what-is-bite-mark-evidence-forensic-science/