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Intelligence artificielle en police scientifique et en sciences forensiques - Forenseek

L’IA en criminalistique : Entre révolution technologique et défis humains

Par Yann CHOVORY, Ingénieur en IA appliquée à la criminalistique (Institut Génétique Nantes Atlantique – IGNA). Sur une scène de crime, chaque minute compte. Entre l’identification d’un suspect en fuite, la prévention de nouveaux délits et les contraintes temporelles de l’enquête, les enquêteurs sont engagés dans une véritable course contre la montre. Traces digitales, résidus de tir, traces biologiques, vidéosurveillance, données numériques… Autant d’indices qui doivent être collectés et analysés rapidement, sous peine de voir une affaire s’effondrer faute de preuves exploitables à temps. Pourtant, submergés par la masse croissante de données, les laboratoires de forensiques peinent à suivre le rythme.

Analyser les preuves avec rapidité et précision

Dans ce contexte, l’intelligence artificielle (IA) s’impose comme un accélérateur indispensable. Capable de traiter en quelques heures des volumes d’informations qui prendraient des semaines à analyser manuellement, elle optimise l’exploitation des indices en accélérant leur tri et en détectant des liens imperceptibles à l’œil humain. Plus qu’un simple gain de temps, elle permet aussi d’améliorer la pertinence des investigations : croiser rapidement des bases de données, repérer des motifs cachés dans des schémas d’appels téléphoniques, comparer des fragments d’ADN avec une précision inégalée. L’IA agit ainsi comme un analyste virtuel infatigable, réduisant le risque d’erreurs humaines et offrant de nouvelles perspectives aux experts en forensiques.

Mais cette révolution technologique ne se fait pas sans heurts. Entre scepticisme institutionnel et résistances opérationnelles, son intégration dans les pratiques d’enquête reste un défi. Mon parcours professionnel, marqué par une quête obstinée d’intégrer l’IA à la police scientifique, illustre cette transformation – et les obstacles qu’elle rencontre. De bioinformaticien marginalisé à responsable de projets IA à l’IGNA, j’ai pu observer de l’intérieur comment cette discipline, longtemps fondée sur des méthodes traditionnelles, s’adapte, parfois à marche forcée, à l’ère du big data.

Le risque d’erreur humaine est réduit et la fiabilité des identifications augmentée

Des exemples concrets : l’IA à l’œuvre de la scène de crime au laboratoire

L’IA investit déjà plusieurs domaines de la criminalistique, avec des résultats prometteurs. Par exemple, les systèmes de reconnaissance d’empreintes digitales AFIS (Automated Fingerprint Identification System ou Système d’identification automatique par empreintes digitales) intègrent désormais des composantes d’apprentissage automatique pour améliorer la correspondance des empreintes latentes. Le risque d’erreur humaine est réduit et la fiabilité des identifications augmentée [1]​. De même, en balistique, des algorithmes de vision par ordinateur comparent automatiquement les stries d’un projectile aux empreintes d’armes connues, accélérant le travail d’un expert en identification d’armes à feu. Nous voyons également apparaître des outils pour interpréter les traces de sang sur une scène : des modèles de machine learning1 peuvent aider à reconstituer la trajectoire de gouttelettes de sang et donc la dynamique d’une agression et d’un évènement sanglant [2]​. Ces exemples illustrent comment l’IA s’intègre dans la boîte à outils de l’expert criminalistique, de l’analyse d’images de scène de crime à la reconnaissance de motifs complexes.

Mais c’est sans doute en génétique forensique que l’IA suscite actuellement le plus d’espoirs. Les laboratoires d’analyse ADN traitent des milliers de profils génétiques et d’échantillons, avec des délais qui peuvent être critiques. L’IA offre un gain de temps considérable et une précision accrue. Dans le cadre de mes recherches, j’ai contribué au développement d’une IA interne capable d’interpréter 86 profils génétiques en seulement trois minutes [3]​, un progrès majeur lorsque l’analyse d’un profil complexe peut prendre plusieurs heures. Depuis 2024, elle traite en autonomie les profils simples, tandis que les profils génétiques complexes sont automatiquement orientés vers un expert humain, garantissant ainsi une collaboration efficace entre l’automatisation et l’expertise. Les résultats observés sont très encourageants. Non seulement le délai d’obtention des résultats ADN est drastiquement réduit, mais le taux d’erreur diminue également grâce à la standardisation apportée par l’algorithme.

L’IA ne remplace pas l’humain mais le complète 

Une autre avancée prometteuse concerne l’amélioration du portrait-robot génétique à partir de l’ADN. Actuellement, cette technique permet d’estimer certaines caractéristiques physiques d’un individu (comme la couleur des yeux, des cheveux ou la pigmentation de la peau) à partir de son code génétique, mais elle reste limitée par la complexité des interactions génétiques et l’incertitude des prédictions. L’IA pourrait révolutionner cette approche en exploitant des modèles de deep learning* entraînés sur de vastes bases de données génétiques et phénotypiques, permettant ainsi d’affiner ces prédictions et de générer des portraits plus précis. Contrairement aux méthodes classiques, qui reposent sur des probabilités statistiques, un modèle d’IA pourrait analyser des millions de variantes génétiques en quelques secondes et identifier des corrélations subtiles que les approches traditionnelles ne détectent pas. Cette perspective ouvre la voie à une amélioration significative de la pertinence des portraits ADN, facilitant l’identification des suspects en l’absence d’autres indices exploitables. La plate-forme Forenseek a exploré les avancées actuelles dans ce domaine, mais l’IA n’a pas encore été pleinement exploitée pour surpasser les méthodes existantes [5]​. Son intégration pourrait donc constituer une avancée majeure dans l’enquête criminelle.

Il est important de noter que dans tous ces exemples, l’IA ne remplace pas l’humain mais le complète. À l’IRCGN (Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale) cité plus haut, si la majorité des profils ADN de routine et de bonne qualité peuvent être traités automatiquement, un contrôle qualité humain régulier subsiste : chaque semaine, un technicien revérifie aléatoirement des dossiers traités par l’IA, pour s’assurer qu’aucune dérive n’apparaît [3]​. Cette collaboration homme-machine est la clé d’un déploiement réussi, car le savoir-faire de l’expert criminalistique reste indispensable pour valider et interpréter finement les résultats, notamment lorsqu’un cas est complexe.

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Des algorithmes nourris aux données : comment l’IA «apprend» en forensique

Les performances impressionnantes de l’IA en criminalistique reposent sur une ressource cruciale : les données. Pour qu’un algorithme d’apprentissage automatique sache identifier une empreinte digitale ou interpréter un profil ADN, il doit préalablement être entraîné sur de nombreux exemples. Concrètement, nous lui fournissons des jeux de données représentatifs, comportant chacun des entrées (images, signaux, profils génétiques, etc.) associées à un résultat attendu (identité du bon suspect, composition exacte du profil ADN, etc.). En analysant ces milliers (voir millions) d’exemples, la machine ajuste ses paramètres internes afin de reproduire au mieux les décisions des experts humains. On parle d’apprentissage supervisé, car l’IA apprend à partir de cas que l’on connaît déjà. Par exemple, pour entraîner un modèle à reconnaître des profils ADN, nous utilisons des données issues de cas résolus où l’on sait quel était le résultat attendu.

La performance d’une IA dépend de la qualité des données qui l’entraînent.

Plus le volume de données d’entraînement est grand et varié, mieux l’IA pourra détecter des motifs robustes et fiables. Toutefois, toutes les données ne se valent pas. Il faut s’assurer qu’elles soient de bonne qualité (par exemple, des images bien annotées, des profils ADN sans erreur de saisie) et qu’elles couvrent une diversité de situations suffisante. Si on biaise le système en ne lui montrant qu’un éventail restreint de cas, ce dernier risque d’échouer face à un scénario un peu différent. En génétique, cela signifie par exemple d’inclure des profils d’origines ethniques variées, des niveaux de dégradation différents, des configurations de mélanges multiples, afin que l’algorithme apprenne à gérer toutes les sources de variations possibles.

La transparence dans la composition des données est un impératif. Des études ont montré que certaines bases de données forensiques sont démographiquement déséquilibrées : par exemple, la base américaine CODIS comporte une sur-représentation de profils d’individus afro-américains par rapport aux autres groupes [6]​. Un modèle entraîné naïvement sur ces données pourrait hériter de biais systématiques et produire des résultats moins fiables ou moins justes pour des populations sous-représentées. Il est donc indispensable de contrôler les biais dans les données d’apprentissage et, si nécessaire, de les corriger (par échantillonnage équilibré, augmentation de données minoritaires, etc.) afin d’obtenir un apprentissage équitable.

Techniquement, l’entraînement d’une IA passe par des étapes rigoureuses de validation croisée et de mesure de performance. On divise généralement les données en trois ensembles : un pour l’apprentissage, un pour la validation pendant le développement (pour ajuster les paramètres) et un jeu de test final pour évaluer le modèle de façon objective. Des métriques quantitatives comme la précision, le rappel (sensibilité) ou les courbes d’erreur permettent de quantifier la fiabilité de l’algorithme sur des données qu’il n’a jamais vues [6]. On peut ainsi vérifier, par exemple, que l’IA identifie correctement une grande majorité des auteurs à partir de traces, tout en maintenant un faible taux de faux positifs. De plus en plus, nous intégrons également des critères de justice et d’éthique dans ces évaluations : nous examinerons si la performance reste constante quel que soit le groupe démographique ou la condition du test (genre, âge, etc.), afin de s’assurer qu’aucun biais inacceptable ne subsiste [6]. Enfin, le respect des contraintes juridiques (telles que le RGPD en Europe, qui encadre l’utilisation des données personnelles) doit être intégré dès la phase de conception du système [6]. Cela peut impliquer d’anonymiser les données, de limiter certaines informations sensibles ou de prévoir des procédures en cas de détection d’un biais éthique.

En définitive, la performance d’une IA dépend de la qualité des données qui l’entraînent. Dans le domaine forensique, cela signifie que les algorithmes « apprennent » à partir de l’expertise humaine accumulée. Chaque décision algorithmique porte en filigrane l’expérience de centaines d’experts qui ont fourni des exemples ou ajusté les paramètres. C’est à la fois une force (nous capitalisons sur une base de connaissance énorme) et une responsabilité : celle de bien sélectionner, préparer et contrôler les données qui serviront à nourrir l’intelligence artificielle.

Défis techniques et opérationnels pour intégrer l’IA en police scientifique

Si l’IA fait miroiter des gains substantiels, son intégration concrète sur le terrain forensique s’accompagne de nombreux défis. Il ne suffit pas d’entraîner un modèle en laboratoire : encore faut-il pouvoir l’utiliser dans le cadre contraint d’une enquête judiciaire, avec toutes les exigences de fiabilité que cela implique. Parmi les principaux défis techniques et organisationnels, on peut citer :

  • Accès aux données et infrastructures : paradoxalement, alors que l’IA a besoin de beaucoup de données pour apprendre, il peut être difficile de rassembler ces données en quantité suffisante dans le domaine forensique visé. Les profils ADN, par exemple, sont des données personnelles hautement sensibles, protégées par la loi et cloisonnées dans des bases sécurisées. Obtenir des jeux de données assez volumineux pour entraîner un algorithme peut nécessiter des coopérations complexes entre services, ou la génération de données synthétiques pour combler les manques. De plus, les outils informatiques doivent être adaptés pour traiter en temps raisonnable des masses de données – ce qui implique des investissements en matériel (serveurs, GPU2 pour le deep learning3) et en logiciels spécialisés. Certaines initiatives nationales commencent à voir le jour pour mutualiser des données forensiques de façon sécurisée, mais cela reste un chantier en cours.

  • Qualité des annotations et biais : l’apprentissage d’une IA dépend de la qualité de l’annotation des données d’entraînement. Dans bien des domaines forensiques, établir le « vrai » n’est pas trivial. Par exemple, pour entraîner un algorithme à reconnaître un visage sur une vidéo de surveillance, il faut que chaque visage soit correctement identifié par un humain au préalable – ce qui peut être ardu si l’image est floue ou partielle. De même, étiqueter des jeux de traces de semelles, de fibres ou des empreintes demandent un travail méticuleux d’experts, avec parfois une part de subjectivité. Si les données d’apprentissage comportent des erreurs d’annotation ou des biais historiques, l’IA les reproduira​ [6]. Un biais classique est lié à la représentativité démographique mentionnée plus haut, mais il peut y en avoir d’autres. Par exemple, si nous entraînons un modèle de détection d’armes principalement sur des images d’armes en intérieur, il sera moins performant pour détecter une arme en extérieur, sous la pluie, etc. La qualité et la diversité des données annotées sont donc un enjeu technique majeur. Cela implique d’établir des protocoles rigoureux de collecte et d’annotation (idéalement standardisés au niveau international), ainsi qu’un contrôle continu pour détecter les dérives du modèle (surapprentissage sur certains cas, perte de performance dans le temps, etc.). Cette validation repose sur des études expérimentales comparant les performances de l’IA aux experts humains. Toutefois, la complexité des procédures d’homologation et d’acquisition freine parfois l’adoption, retardant de plusieurs années la mise en service de nouveaux outils en criminalistique.
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  • Compréhension et acceptation par les acteurs judiciaires : introduire de l’intelligence artificielle dans le processus judiciaire soulève inévitablement la question de la confiance. Un enquêteur ou un technicien de laboratoire, formé aux méthodes classiques, doit apprendre à utiliser et à interpréter les résultats fournis par l’IA. Cela nécessite des formations et une acculturation progressive pour que l’outil devienne un allié et non une «boîte noire incomprise». Plus largement, les magistrats, avocats et jurés qui auront à discuter ces preuves doivent aussi en saisir les principes. Or, expliquer le fonctionnement interne d’un réseau de neurones ou la signification statistique d’un score de similarité n’est pas aisé. Nous observons parfois une incompréhension ou une méfiance de la part de certains acteurs judiciaires face à ces méthodes algorithmiques [6]. Si un juge ne comprend pas comment une conclusion a été obtenue, il pourrait être enclin à la rejeter ou à lui accorder moins de poids, par prudence. De même, un avocat de la défense cherchera légitimement à scruter les failles d’un outil qu’il ne connaît pas, ce qui peut donner lieu à des débats judiciaires autour de la validité de l’IA. Un défi conséquent est donc de rendre l’IA explicable (concept de «XAI» pour eXplainable AI), ou du moins d’en présenter les résultats dans un format compréhensible et pédagogiquement acceptable par un tribunal. Sans cela, l’intégration de l’IA risque de se heurter à un refus ou à des controverses lors des procès, limitant son apport pratique.
  • Cadre réglementaire et protection des données : enfin, les sciences forensiques évoluent dans un cadre légal strict, notamment en ce qui concerne les données personnelles (profil ADN, données biométriques, etc…) et la procédure pénale. L’utilisation d’une IA doit respecter ces régulations. En France, la CNIL (Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés) veille au grain et peut imposer des restrictions si un traitement algorithmique porte atteinte à la vie privée. Par exemple, entraîner une IA sur des profils ADN nominatifs sans base légale serait impensable. Il faut souvent innover tout en restant dans les clous juridiques, ce qui impose des contraintes dès la conception des projets. Par ailleurs, le secret industriel autour de certains algorithmes pose un problème dans le contexte judiciaire : si un éditeur refuse de divulguer le fonctionnement interne de son logiciel pour des raisons de propriété intellectuelle, comment la défense ou le juge peuvent-ils s’assurer de sa fiabilité ? Des cas récents ont montré des accusés condamnés sur la foi de logiciels propriétaires (par exemple d’analyse ADN) sans que la défense n’ait pu examiner le code source utilisé [7]. Ces situations soulèvent un enjeu de transparence et de droits de la défense. Aux États-Unis, une proposition de loi intitulée «Justice in Forensic Algorithms Act» entend justement faire en sorte que le secret commercial ne puisse pas empêcher l’examen par des experts des algorithmes employés en criminalistique, afin de garantir l’équité des procès. Cela illustre bien la nécessité d’adapter le cadre réglementaire à ces nouvelles technologies.

Le manque de coopération ralentit la mise au point d’outils performants et limite leur adoption sur le terrain.

  • Un autre obstacle, plus structurel, réside dans la difficulté d’intégrer des profils hybrides aux institutions forensiques tout du moins en France. Aujourd’hui, les concours et les recrutements restent souvent cloisonnés entre différentes spécialités, limitant l’émergence d’experts possédant une double compétence. Par exemple, dans la police scientifique, le concours de technicien ou d’ingénieur de police scientifique est accessible via des spécialités distinctes, comme la biologie ou l’informatique, mais ne permet pas de valoriser une expertise combinée aux deux. Cette rigidité institutionnelle freine l’intégration de professionnels capables de faire le lien entre les domaines et d’exploiter pleinement le potentiel de l’IA en criminalistique. Pourtant, les avancées technologiques actuelles montrent que l’analyse des traces biologiques repose de plus en plus sur des outils numériques avancés. Face à cette évolution, une plus grande souplesse dans le recrutement et la formation des experts forensiques sera nécessaire pour répondre aux défis de demain.

L’IA en criminalistique ne doit pas être un enjeu de compétition ou de prestige entre laboratoires, mais un outil mis au service de la justice et de la vérité, au bénéfice des enquêteurs et des victimes.

  • Un autre frein majeur à l’innovation en criminalistique est le cloisonnement des efforts entre les différents acteurs du domaine qui travaillent en parallèle sur des problématiques identiques, sans mutualiser leurs avancées. Ce manque de coopération ralentit la mise au point d’outils performants et limite leur adoption sur le terrain. Pourtant, en partageant nos ressources – qu’il s’agisse de bases de données, de méthodologies ou d’algorithmes – nous pourrions accélérer la mise en production des solutions IA et garantir une amélioration continue fondée sur l’expertise de chacun. Mon expérience à travers les différents laboratoires français (Le Laboratoire de Police Scientifique de Lyon (Service National de Police Scientifique SNPS), L’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN) et maintenant l’Institut Génétique Nantes Atlantique IGNA) me permet de mesurer combien cette fragmentation freine les progrès, alors que nous poursuivons un même objectif : améliorer la résolution des enquêtes. C’est pourquoi il est essentiel de promouvoir le développement en open source lorsque cela est possible et de créer des plateformes de collaboration entre les entités publiques et judiciaires. L’IA en criminalistique ne doit pas être un enjeu de compétition ou de prestige entre laboratoires, mais un outil mis au service de la justice et de la vérité, au bénéfice des enquêteurs et des victimes.
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Enjeux éthiques et légaux : innover sans renoncer aux garanties

Les défis évoqués ci-dessus ont tous une dimension technique, mais ils s’entremêlent à des questions éthiques et juridiques fondamentales. D’un point de vue éthique, la priorité absolue est de ne pas causer d’injustice par l’usage de l’IA. Il faut à tout prix éviter qu’un algorithme mal conçu n’entraîne l’inculpation injustifiée d’une personne ou, à l’inverse, le relâchement d’un coupable. Cela passe par la maîtrise des biais (pour ne pas discriminer certains groupes), par la transparence (pour que chaque partie au procès puisse comprendre et contester la preuve algorithmique) et par la responsabilisation des décisions. En effet, qui est responsable si une IA se trompe ? L’expert qui l’a utilisée à tort, le concepteur du logiciel, ou personne car «la machine a fait une erreur» ? Ce flou n’est pas acceptable en justice : il importe de toujours garder l’expertise humaine dans la boucle, de façon qu’une décision finale – incriminer ou disculper – repose sur une évaluation humaine éclairée par l’IA, et non sur le verdict opaque d’un automate.

Sur le plan légal, le paysage est en train d’évoluer pour encadrer l’utilisation de l’IA. L’Union européenne, notamment, finalise un Règlement sur l’IA (AI Act) qui sera la première législation au monde à définir un cadre pour le développement, la commercialisation et l’utilisation des systèmes d’intelligence artificielle​ [8]. Son objectif est de minimiser les risques pour la sécurité et les droits fondamentaux des personnes, en imposant des obligations en fonction du niveau de risque de l’application (et nul doute que les usages en matière pénale seront classés parmi les plus sensibles). En France, la CNIL a publié des recommandations soulignant qu’il est possible de concilier innovation et respect des droits des personnes lors du développement de solutions d’IA [9]​. Cela passe par exemple par le respect du RGPD, la limitation des finalités (nous n’entraînons un modèle qu’à des fins légitimes et clairement définies), la proportionnalité des données collectées, et l’évaluation d’impact préalable pour tout système algorithmique susceptible d’affecter significativement les individus. Ces garde-fous visent à ce que l’enthousiasme pour l’IA ne se fasse pas au détriment des principes fondamentaux de la justice et de la vie privée.

Encourager l’innovation tout en exigeant une validation scientifique solide et une transparence sur les méthodes

Un équilibre délicat doit donc être trouvé entre innovation technologique et cadre réglementaire. D’un côté, brider excessivement l’expérimentation et l’adoption de l’IA en criminalistique pourrait priver les enquêteurs d’outils potentiellement salvateurs dans la résolution d’enquêtes complexes. De l’autre, laisser le champ libre sans règles ni contrôle serait prendre le risque d’erreurs judiciaires ou d’atteintes aux droits. La solution réside sans doute dans une approche mesurée : encourager l’innovation tout en exigeant une validation scientifique solide et une transparence sur les méthodes. Des comités d’éthique et des experts indépendants peuvent être associés pour auditer les algorithmes, vérifier qu’ils respectent bien les normes et qu’ils ne reproduisent pas de biais problématiques. En outre, il convient d’informer et de former les professionnels du droit à ces nouvelles technologies, afin qu’ils soient en mesure d’en discuter avec pertinence lors des procès. Un juge formé aux concepts de base de l’IA sera plus à même de comprendre la valeur probante (et les limites) d’une preuve issue d’un algorithme.

Conclusion : L’avenir de la criminalistique à l’ère de l’IA

L’intelligence artificielle est en passe de transformer en profondeur la criminalistique, apportant aux enquêteurs des outils d’analyse plus rapides, plus précis et capables d’exploiter des volumes de données autrefois inaccessibles. Qu’il s’agisse de passer au crible des giga-octets d’informations numériques, de comparer des traces latentes avec une fiabilité accrue, ou de démêler des profils ADN complexes en quelques minutes, l’IA ouvre de nouvelles perspectives pour résoudre les enquêtes plus efficacement.

Mais cette avancée technologique s’accompagne de défis cruciaux. Techniques d’apprentissage, qualité des bases de données, biais algorithmiques, transparence des décisions, cadre réglementaire : autant d’enjeux qui détermineront si l’IA peut réellement renforcer la justice sans la fragiliser. À l’heure où la confiance du public dans les outils numériques est plus que jamais mise à l’épreuve, il est impératif d’intégrer ces innovations avec rigueur et responsabilité.

L’avenir de l’IA en criminalistique ne sera pas un face-à-face entre la machine et l’homme, mais un travail de collaboration où l’expertise humaine restera centrale. La technologie pourra aider à voir plus vite, plus loin, mais l’interprétation, le discernement et la prise de décision resteront entre les mains des experts forensiques et du monde judiciaire. Dès lors, la vraie question n’est peut-être pas jusqu’où l’IA peut aller en criminalistique, mais comment saurons-nous l’encadrer afin qu’elle puisse garantir une justice éthique et équitable. Serons-nous capables d’exploiter sa puissance tout en préservant les fondements mêmes du procès équitable et du droit à la défense ?

La révolution est en marche. Il nous appartient désormais d’en faire un progrès et non une dérive.

Bibliographie

[1]​ : Océane DUBOUST. L’IA peut-elle aider la police scientifique à trouver des similitudes dans les empreintes digitales ? Euronews, 12/01/2024 [vue le 15/03/2025] https://fr.euronews.com/next/2024/01/12/lia-peut-elle-aider-la-police-scientifique-a-trouver-des-similitudes-dans-les-empreintes-d#:~:text=,il
[2] : International Journal of Multidisciplinary Research and Publications. The Role of Artificial Intelligence in Forensic Science: Transforming Investigations through Technology. Muhammad Arjamand et al. Volume 7, Issue 5, pp. 67-70, 2024. Disponible sur : http://ijmrap.com/ [vue le 15/03/2025]
[3]​ : Gendarmerie Nationale. Kit universel, puce RFID, IA : le PJGN à la pointe de la technologie sur l’ADN.  Mis à jour le 22/01/2025 et disponible sur : https://www.gendarmerie.interieur.gouv.fr/pjgn/recherche-et-innovation/kit-universel-puce-rfid-ia-le-pjgn-a-la-pointe-de-la-technologie-sur-l-adn [vue le 15/03/2025]
[4]​ : Michelle TAYLOR. EXCLUSIVE: Brand New Deterministic Software Can Deconvolute a DNA Mixture in Seconds.  Forensic Magazine, 29/03/022. Disponible sur : https://www.forensicmag.com [vue le 15/03/2025]
[5]​ : Sébastien AGUILAR. L’ADN à l’origine des portraits-robot ! Forenseek, 05/01/2023. Disponible sur : https://www.forenseek.fr/adn-a-l-origine-des-portraits-robot/ [vue le 15/03/2025]
[6]​ : Max M. Houck, Ph.D.  CSI/AI: The Potential for Artificial Intelligence in Forensic Science.  iShine News, 29/10/2024. Disponible sur : https://www.ishinews.com/csi-ai-the-potential-for-artificial-intelligence-in-forensic-science/ [vue le 15/03/2025]
[7]​ : Mark Takano.  Black box algorithms’ use in criminal justice system tackled by bill reintroduced by reps. Takano and evans.  Takano House, 15/02/2024. Disponible sur : https://takano.house.gov/newsroom/press-releases/black-box-algorithms-use-in-criminal-justice-system-tackled-by-bill-reintroduced-by-reps-takano-and-evans [vue le 15/03/2025]
[8] : Mon Expert RGPD. Artificial Intelligence Act : La CNIL répond aux premières questions.  Disponible sur : https://monexpertrgpd.com [vue le 15/03/2025]
[9]​ ​: ​ CNIL.  Les fiches pratiques IA.  Disponible sur : https://www.cnil.fr [vue le 15/03/2025]

Définitions :

  1. Le Machine Learning (apprentissage automatique) est une branche de l’intelligence artificielle qui permet aux ordinateurs d’apprendre à partir de données sans être explicitement programmés. Il repose sur des algorithmes capables de détecter des motifs, de faire des prédictions et d’améliorer leurs performances avec l’expérience. ↩︎
  2. Un GPU (Graphics Processing Unit) est un processeur spécialisé conçu pour exécuter des calculs massivement parallèles, principalement utilisés pour le rendu graphique. Contrairement aux CPU (processeurs centraux) qui exécutent un nombre limité de tâches séquentielles avec des cœurs optimisés pour la polyvalence, les GPU possèdent des milliers de cœurs optimisés pour effectuer des opérations simultanées sur de grandes quantités de données. ↩︎
  3. Le Deep Learning (apprentissage profond) est une branche du Machine Learning qui utilise des réseaux de neurones artificiels composés de plusieurs couches pour modéliser des représentations complexes des données. Inspiré du fonctionnement du cerveau humain, il permet aux systèmes d’IA d’apprendre à partir de grandes quantités de données et d’améliorer leurs performances avec l’expérience. Le Deep Learning est particulièrement efficace pour le traitement des images, de la parole, du texte et des signaux complexes, avec des applications en vision par ordinateur, reconnaissance vocale, médecine légale et cybersécurité. ↩︎
Microbiome sexome nouvelle technique d'identification pour la police scientifique Forenseek

Le sexome, une preuve potentielle dans les agressions sexuelles

Grâce aux nouvelles techniques de prélèvement et d’analyse, les sciences forensiques jouent un rôle essentiel dans la résolution des crimes sexuels. Là où la recherche de sperme est mise en échec, le sexome, encore appelé microbiome génital, pourrait prendre le relais et devenir un outil complémentaire, voire déterminant.

Qu’est-ce que le sexome ? A l’heure où l’on découvre l’importance du microbiote humain dans de nombreux domaines de la santé, les chercheurs ne se limitent plus à l’analyse de cette flore bactérienne qui colonise la peau et l’intestin. Ils s’intéressent également aux micro-organismes qui peuplent les zones génitales féminines et masculines, le microbiome génital. Pour des questions de santé et notamment la prévention des infections sexuelles, mais pas seulement.

Une signature microbienne unique

L’étude menée par une équipe de chercheurs de l’Université Murdoch de Perth en Australie sur une douzaine de couples hétérosexuels, a en effet mis en évidence que chaque individu possède une flore microbienne génitale qui lui est propre. Plus abondante chez la femme que chez l’homme, elle se transfère de l’un à l’autre lors d’un rapport sexuel.  Pour Brendan Chapman, scientifique médico-légal et co-auteur de cette étude, la découverte de ces « traces » pourrait devenir une alternative efficace pour identifier l’auteur d’un crime sexuel.

Une identification possible même avec un préservatif

Selon les scientifiques à l’origine de cette découverte, cette nouvelle technique pourrait intervenir de manière décisive lorsque l’analyse ADN du sperme se révèle problématique.  Le prélèvement du matériel biologique sur une victime d’agression sexuelle est désormais très au point et permet grâce aux banques de données génétiques, de nombreuses identifications. Mais la méthode se heurte à plusieurs difficultés, notamment à la réalité temporelle. Au-delà de 48 heures, la quantité de spermatozoïdes diminue drastiquement et peut être insuffisante pour mener à bien des analyses concluantes. Par ailleurs, en l’absence d’éjaculation ou en présence d’un préservatif, ces traces biologiques sont inexistantes.

En revanche, grâce à des techniques de séquençage sophistiquées, il est possible de détecter la signature sexuelle transférée d’un partenaire à l’autre dans les échantillons prélevés jusqu’à cinq jours après le contact sexuel. Mieux encore, ces transferts sont détectables après le lavage des parties intimes, et même si c’est dans une moindre proportion, lorsqu’il y a eu utilisation d’un préservatif. Dans ce cas, précise Brendam Chapman, ce sont surtout les éléments du microbiome sexuel féminin qui sont retrouvés sur l’appareil génital masculin. De quoi confondre encore plus d’agresseurs sexuels même en l’absence d’ADN et cela, sans avoir besoin de réaliser de nouveaux prélèvements sur les victimes déjà fortement traumatisées !

La prochaine étape pour les scientifiques est d’affiner la technique en vérifiant quels sont les facteurs qui peuvent affecter le sexome, en particulier le microbiome vaginal soumis au cycle menstruel, ces variations risquant de fausser les résultats. Une recherche qui s’avère pleine d’espoir pour les sciences forensiques.

Lire l’étude complète (en anglais) ici

ADN trafic drogue narcotrafic - police scientifique

L’ADN traque aussi les narcotraficants

Du produit brut au sachet de drogue vendu dans la rue, chaque étape de manipulation multiplie les occasions de laisser des traces. Qu’il s’agisse d’empreintes digitales ou de résidus biologiques (ADN), ces indices sont précieux pour remonter jusqu’aux trafiquants.

L’ADN, clé des enquêtes criminelles

Depuis quelques années, l’analyse de l’ADN est devenue un outil incontournable pour élucider les affaires criminelles, y compris les plus anciennes (les « cold cases »). Dans une étude récente menée à l’Université Flinders, l’équipe de la doctorante en sciences forensiques Madison Nolan et du Professeur Adrian Linacre propose d’aller encore plus loin dans l’identification des suspects impliqués dans le trafic de stupéfiants grâce au profilage génétique.

Le conditionnement comme source de preuves

Avant d’être vendue, la drogue doit être transformée et conditionnée dans différents types d’emballages, qui deviennent alors une mine d’informations pour la police scientifique. Cependant, la répétition des manipulations et l’exposition aux facteurs extérieurs peuvent altérer l’ADN, le rendant parfois inexploitable. Pour améliorer le travail des enquêteurs, les chercheurs de Flinders se sont concentrés sur les zones d’emballage les plus susceptibles de conserver ces traces biologiques.

De meilleurs transferts à l’intérieur

Selon leurs conclusions, la présence d’ADN est particulièrement significative sur les gélules contenant des substances en poudre et sur les surfaces internes des sachets « Ziploc » qui renferment ces gélules, notamment au niveau des bords intérieurs de la fermeture. Même un bref contact (environ 30 secondes) suffit à y déposer des quantités d’ADN suffisantes. Le fait que ces traces se situent à l’intérieur de l’emballage limite par ailleurs les risques de contamination extérieure.

Des perspectives nouvelles pour les enquêtes

Pour la police scientifique, cette étude fournit de nouvelles pistes pour optimiser les prélèvements lors de saisies de drogue. En ciblant principalement l’extérieur des gélules et l’intérieur des sachets, il devient possible d’obtenir des profils génétiques de meilleure qualité, à condition de respecter scrupuleusement les procédures afin d’éviter toute contamination. Il n’en reste pas moins que, comme le rappellent les chercheurs, l’ADN récupéré peut déjà être altéré par les conditions de transport et de manipulation préalables, ce qui limite parfois sa fiabilité.

Sources :

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1872497324001789 https://news.flinders.edu.au/blog/2025/02/03/dna-study-targets-drug-making/

De la recherche ADN aux analyses de données numériques : l’évolution fulgurante de la police scientifique

La police scientifique n’a jamais été aussi performante qu’aujourd’hui. Grâce aux avancées technologiques, les enquêtes criminelles bénéficient désormais d’outils d’investigation pointus, permettant notamment de résoudre des affaires de meurtre, de viol, de vol à main armée ou encore de terrorisme. Dans ce contexte, le concours de la Police Scientifique revêt une importance capitale, car il permet de recruter de futurs Techniciens de Police Technique et Scientifique (TPTS), chargés d’intervenir rapidement sur les scènes de crime.

Un soutien essentiel pour la Police Judiciaire

En effet, l’expertise de la police scientifique fait gagner un temps précieux à la Police Judiciaire, que ce soit dans la gestion d’une scène de crime (homicide, assassinat, etc.) ou d’une scène de délit (vol, cambriolage, dégradations, trafic de stupéfiants). L’analyse d’indices tels que les empreintes digitales, l’ADN, les fibres, les éléments balistiques ou encore les traces numériques contribue à établir des preuves solides face aux tribunaux et permet de mieux cerner le profil des suspects.

L’importance du facteur humain

Malgré ces moyens technologiques de pointe, les effectifs de la police scientifique restent profondément humains. Chaque jour, ces professionnels doivent composer avec des situations parfois dramatiques et faire face à la détresse des victimes. Dans l’émission LEGEND sur YouTube, animée par Guillaume Pley, le policier scientifique Sébastien Aguilar, souligne l’impact psychologique de ces enquêtes. Il évoque des affaires hors du commun, parfois totalement folles, mais aussi des cas dont la violence l’a marqué pour toujours.

Police Scientifique : un métier loin des clichés

Cette réalité du terrain est souvent bien différente des clichés véhiculés au sujet de la police scientifique. Dans son ouvrage « Au cœur de l’enquête criminelle », publié dans la collection Darkside chez Hachette, Sébastien Aguilar décrit pas à pas le travail rigoureux des enquêteurs, épaulés par les policiers scientifiques entièrement dédiés à la recherche de la vérité. Il y relate également les différentes étapes qui mènent au procès en Cour d’Assises, offrant un aperçu complet du fonctionnement de la machine judiciaire.

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’impact psychologique du métier, les techniques d’investigation modernes ou encore l’importance du concours de Technicien de Police Technique et Scientifique, retrouvez l’interview de Sébastien Aguilar par Guillaume Pley sur YouTube et plongez-vous dans « Au cœur de l’enquête criminelle » pour une immersion totale dans l’univers passionnant de la police scientifique.

cold case bientôt résolu grâce à l'ADN en parentèle Forenseek Police scientifique

Deux cold case résolus grâce à l’ADN de parentèle?

Comme pour l’affaire Elodie Kulik en 2011 et celle du prédateur des bois en 2022, deux dossiers repris par le pôle « Cold case » de Nanterre sont en passe d’être résolus grâce à la recherche de parentèle, une technique qui met l’ADN au centre du jeu.

« On n’est jamais trahi que par les siens », un proverbe qui prend ici toute sa dimension. Deux meurtres commis à distance de douze ans et à priori sans lien entre eux pointent désormais vers un seul et même suspect et cela grâce à un rapprochement entre l’ADN des membres d’une même famille.

En 1988, Valérie Boyer, 15 ans, est retrouvée égorgée sur la voie ferrée de Saint Quentin-Fallavier. En 2000, Laïla Afif, 40 ans, est tuée d’une balle dans la tête à Verpillière. Seul point commun entre ces deux événements, la situation géographique, puisqu’ils ont eu lieu dans deux communes voisines de l’Isère. Faute de pistes sérieuses et de similitudes dans le mode opératoire, ces enquêtes se retrouvent rapidement dans l’impasse jusqu’en mars 2024. Plus de 20 ans plus tard, le pôle cold case, créé en 2022, relance en effet l’affaire Laïla Afif en demandant de nouvelles analyses de l’ADN retrouvée sur la scène de crime.

La preuve par l’ADN en parentèle

Ces expertises, élargies grâce à la technique de recherche de parentèle, permettent de trouver dans le Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques (FNAEG) un individu mis en cause dans une autre affaire et dont l’ADN présente une correspondance à 50% avec celui présent dans le dossier Afif. Or, la loi de la génétique est implacable : dans la mesure où l’on partage la moitié de son génome avec ses parents et ses enfants biologiques, les enquêteurs remontent logiquement la piste jusqu’au père de cet homme. Trahi par l’ADN de son fils, Mohammed C. est aujourd’hui mis en examen, non seulement pour le meurtre de Laïla Afif mais également pour celui de Valérie Boyer, l’enquête ayant permis de faire des rapprochements troublants entre ces deux affaires. Cette dernière fait partie de la série « des disparus de l’Isère » qui a défrayé la chronique dans les années 80 et dont le pôle cold case s’est d’ores et déjà emparé.

Pour aller plus loin : COLD CASES UN MAGISTRAT ENQUÊTE – Jacques DALLEST

L’histoire criminelle est jalonnée d’assassinats sordides, de meurtres sauvages, de disparitions énigmatiques et de suicides étranges. « Énigmatiques  » et  » étranges « , car ces affaires n’ont jamais été résolues, leurs auteurs jamais identifiés, les coupables jamais condamnés. Ces dossiers, sont appelés en bon français des « cold cases ». Ils se chiffrent par dizaines, et sont souvent inconnus du grand public. Seules quelques grandes affaires restées inexpliquées sont inscrites dans les tablettes de l’histoire judiciaire et suscitent toujours débats et interrogations ; l’affaire de Bruay-en-Artois, l’affaire Fontanet, l’affaire Grégory, l’affaire Boulin, ou, plus récemment, la tuerie de Chevaline. Mais qu’appelle-t-on un cold case ? Quelle signification ce terme anglo-saxon revêt-il dans notre paysage judiciaire français ? Doit-on rouvrir ces dossiers ? Comment peut-on leur trouver une issue après toutes ces années ? Dans cet essai érudit et très documenté, Jacques Dallest, ancien juge d’instruction, procureur et avocat général, fait le point sur la question comme aucun livre ne l’avait fait auparavant.

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Généalogie génétique police scientifique Forenseek

Les « biobanques », source d’info pour la police scientifique ?

En décembre 2023, le site de généalogie génétique 23andme a subi le piratage des données ADN de presque 7 millions de clients. Une cyberattaque qui met en lumière la valeur de ces informations ultrasensibles et pas seulement pour les cybercriminels !

Il suffit désormais d’un test salivaire vendu par des sociétés spécialisées dans la généalogie génétique pour connaître ses origines et identifier ses ancêtres. Un axe ludique revendiqué par les biobanques comme 23andme, MyHeritage ou Ancestry pour ne citer qu’elles. Ces sociétés communiquent en revanche assez peu sur le risque que l’on coure à confier des données aussi confidentielles que son propre ADN, ces informations pouvant être rendue publiques ou faire l’objet d’un trafic très lucratif comme le montre ce dernier hackage informatique.

Construire son arbre généalogique génétique

Les progrès sur les analyses ADN permettent de réaliser des comparaisons de plus en plus fines entre les millions de données génétiques présentes dans ces fichiers informatiques, ces derniers étant régulièrement alimentés par des tests effectués chaque année dans le Monde. Grâce à ces comparaisons, les généalogistes génétiques peuvent retrouver des individus apparentés de façon proche ou lointaine et élaborer ainsi un véritable arbre généalogique avec à la clé, des informations sur des ancêtres souvent totalement inconnus.  Une découverte amusante et parfois déroutante sur ses origines.

L’ADN de parentèle pour résoudre les crimes

Au-delà de son aspect récréatif, la généalogie génétique est une technique qui suscite de plus en plus l’intérêt de la police scientifique. Dans ce cas, les enquêteurs confrontés à une enquête qui se trouve dans l’impasse, ne scrutent pas le passé mais se focalisent plutôt sur les branches plus contemporaines de l’arbre généalogique afin de comparer les ADN présents dans ces bases publiques avec un ADN retrouvé sur une scène de crime mais inconnu au FNAEG (Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques). L’objectif est de trouver une correspondance et, en partant de l’identification d’un parent plus ou moins proche, de remonter jusqu’à l’auteur de la trace biologique. Au Etats-Unis, cette technique a déjà permis d’élucider 621 affaires criminelles et en France, grâce aux recherches du FBI, d’arrêter en 2022 celui qui avait été baptisé le « prédateur des bois » à cause de son mode opératoire pour perpétrer plusieurs viols entre 1998 et 2008.  

La généalogie génétique pourrait devenir un outil d’investigation très utile pour la résolution de certains « cold case ». En revanche, en France, contrairement aux Etats-Unis où cette pratique existe déjà au grand dam de certains spécialistes des questions éthiques, cette recherche ne peut pas s’effectuer en piochant dans les bases de sociétés privées mais uniquement dans les bases génétiques créées à des fins médico-légales. Reste le réel danger du piratage des données pour lequel aucune parade n’a pour l’instant été trouvé.

Sources :

Le « prédateur des bois » mis en examen et placé en détention provisoire (francetvinfo.fr)
IGG Cases (genealogyexplained.com)
Les enjeux éthiques de l’utilisation de l’ADN dans le domaine médico-légal – Sciences et Avenir

Empreintes digitales pour détecter le cancer du sein - police scientifique

Les empreintes digitales, bien plus qu’une méthode d’identification

Largement utilisées par les services de police du monde entier pour l’identification des personnes, les empreintes digitales permettent également de réaliser différents tests de dépistage.

L’intérêt pour les empreintes digitales vient d’être relancé grâce à une nouvelle étude publiée le 1er février 2023 par des chercheurs de l’Unité mammaire Jasmine du Doncaster Royal Infirmary au Royaume Uni. Les scientifiques ont en effet mis au point une technique digitale qui permet de détecter le cancer du sein avec une précision de près de 98%.

Des sécrétions qui trahissent la maladie…

Dans ce cas, pas question de scruter les classes de formes des empreintes digitales ou encore les minuties, ces points caractéristiques situés sur les lignes papillaires, qui permettent une identification fiable des individus grâce à leurs empreintes. En réalisant des frottis à l’extrémité des doigts afin d’en prélever la sueur, les médecins ont détecté la présence de protéines et de peptides, indiqués comme bio-marqueurs d’un potentiel cancer du sein.

Cette technique non invasive et sans douleur pour les patientes, permettrait de différencier les tumeurs bénignes, précoces ou métastatiques. Si les résultats sont confirmés, elle pourrait être commercialisée prochainement sous la forme d’un kit afin de poser un diagnostic rapide et fiable, nettement moins traumatisant et coûteux que la mammographie, qui est à l’heure actuelle le moyen de dépistage de référence.

…Et dépistent les stupéfiants!

De la médecine aux sciences forensiques, il n’y a souvent qu’un pas, que dans ce cas, la technologie a franchi. Le prélèvement de sueur au niveau des empreintes digitales fait en effet partie des dispositifs existants pour détecter la présence de quatre classes de stupéfiants : amphétamines, cannabis, cocaïne et opiacés.

Là encore, c’est le prélèvement de sueur qui trahit l’existence de ces molécules, que le produit chimique ait été simplement manipulé ou ingéré. Il suffit de presser les doigts sur un papier spécial puis de l’analyser à l’aide de la spectrométrie de masse pour en trahir la présence, une détection possible jusqu’à 48 heures après le contact ou l’ingestion.

Contrairement aux tests sanguins qui exige toute une logistique, cette méthode d’analyse ne prend que quelques minutes et peut aussi être employée au niveau des traces papillaires relevées sur une scène de crime. Elle se révèle également efficace dans le cadre médico-légal sur des prélèvements de sueur post-mortem.

Sources :

https://www.nature.com/articles/s41598-023-29036-7

https://www.businesswire.com/news/home/20181008005386/fr/

Utilisation de l'ADN dans le portrait-robot génétique

L’ADN à l’origine des portraits-robot !

Pour dessiner le portrait-robot d’un suspect, on avait coutume de faire appel à un portraitiste et à des logiciels spécialisés. Désormais, la police scientifique utilise aussi l’ADN récupérée sur la scène de crime pour dresser un profil physique très proche de la réalité.

En 1982, Edward Crabe, un australien de 57 ans, est assassiné dans sa chambre d’hôtel de Gold Coast situé dans l’état du Queensland. Malgré les nombreux témoignages recueillis et le prélèvement d’échantillons de sang sur la scène de crime, les enquêteurs ne réussissent pas à retrouver le coupable. 40 ans plus tard, la police australienne relance ce « cold case » en faisant appel au phénotypage de l’ADN. Cette technique encore récente, pratiquée notamment dans le laboratoire d’hématologie médico-légal de Bordeaux, permet de créer à partir de quelques cellules sanguines, le portrait-robot d’un suspect susceptible d’être identifié par les témoins ou l’entourage. 

Même inconnu, l’ADN parle !

C’est en tout cas ce qu’espèrent les policiers du Queensland qui ont lancé un nouvel appel à témoins le 9 novembre 2022. Ils comptent ainsi résoudre l’assassinat d’Edward Crabe grâce au portrait-robot établi à partir du sang retrouvé dans la chambre de la victime. Un premier profil ADN avait déjà été établi en 2020 mais celui-ci n’étant pas enregistré dans les bases de données nationales, les enquêteurs s’étaient rapidement retrouvés dans une impasse. Or, l’immense avantage du phénotypage, c’est que même lorsqu’un ADN n’est fiché nulle part, il n’en constitue pas moins une mine de renseignements sur la personne correspondante.

En quoi consiste cette technique ? On sait aujourd’hui que le matériel génétique renferme de très nombreuses informations, notamment sur le sexe, l’origine ethnique, la santé et l’apparence physique d’un individu. Les récentes techniques de séquençage de l’ADN permettent désormais d’analyser les séquences génétiques dites « codantes » et d’isoler celles qui renferment les indications morphologiques. Les scientifiques peuvent ainsi déterminer de façon suffisamment précise la forme d’un visage, la couleur de la peau, des yeux et des cheveux, une prédisposition à la calvitie ou encore la présence de taches de rousseur. A partir de ce profil génétique, il est possible d’établir un profil physique qui n’est à l’heure actuelle, ni complet, ni parfait mais qui peut permettre de réveiller les souvenirs de potentiels témoins.

Une technique qui tend à se perfectionner

Il existe aujourd’hui dans le Monde plusieurs équipes de chercheurs qui travaillent à perfectionner l’analyse de ces séquences génétiques liées au phénotype. L’objectif ?  Aller toujours plus loin dans la recherche des caractéristiques physiques des individus en prédisant par exemple la forme du lobe des oreilles ou encore l’âge de la personne étant à l’origine de la trace relevée.

Tous ces renseignements servent ensuite à mettre au point des programmes statistiques capables d’élaborer un portrait-robot génétique le plus proche possible de la réalité. Ces programmes, qui existent déjà aux États Unis, sont nourris par les entreprises proposant aux particuliers des tests ADN pour connaître leur généalogie et qui collaborent également avec les forces de l’ordre.

Dernièrement, une étude sur les sosies réalisée par une équipe de chercheurs du Leukaemia Research Institute à Barcelone (Espagne), est venue renforcer la réalité de ce portrait physique littéralement inscrit dans les gènes. En analysant l’ADN de ces « jumeaux virtuels », les scientifiques ont identifié des caractéristiques génétiques communes qui ne s’arrêtent d’ailleurs pas à  une apparence physique similaire. Elles sont également capables d’influencer certains comportements en matière d’alimentation et même d’éducation. Des résultats qui selon l’auteure principale de l’étude, Manel Esteller  «  auront des implications futures en médecine légale – reconstruire le visage du criminel à partir de l’ADN – et en diagnostic génétique – la photo du visage du patient  donnera déjà des indices sur le génome qu’il possède. Grâce à des efforts de collaboration, le défi ultime serait de prédire la structure du visage d’une personne à partir de son paysage multiomique«  .

Portraits-robot ADN génétique police scientifique aide dans la résolution des enquêtes judiciaires.
Exemple de portraits-robot génétique édités par Snapshot DNA analysis

Le projet européen VISAGE

L’objectif global du projet européen VISAGE (VISible Attributes Through GEnomics) est d’élargir l’utilisation judiciaire de l’ADN vers la construction de portraits-robot d’auteurs inconnus à partir de traces ADN le plus rapidement possible dans les cadres juridiques actuels et les lignes directrices éthiques.

Le consortium VISAGE est composé de 13 partenaires issus d’institutions universitaires, policières et judiciaires de 8 pays européens, et réunit des chercheurs en génétique légale et des praticiens en ADN judiciaire, des généticiens statistiques et des spécialistes en sciences sociales. Les objectifs sont :

  • d’établir de nouvelles connaissances scientifiques dans le domaine du phénotypage de l’ADN,
  • d’élaborer et valider de nouveaux outils dans l’analyse de l’ADN et l’interprétation statistique,
  • de valider et mettre en œuvre ces outils dans la pratique judiciaire,
  • d’étudier les dimensions éthiques, sociétales et réglementaires,
  • de diffuser largement les résultats et sensibiliser les différents protagonistes concernant la prédiction de l’apparence, de l’âge et de l’ascendance bio-géographique d’une personne à partir de traces d’ADN,
  • d’aider la justice à trouver des auteurs inconnus d’actes criminels au moyen du profilage de l’ADN

Pour aller plus loin :

https://snapshot.parabon-nanolabs.com/

Sources

https://www.newsendip.com/fr/comment-la-police-australienne-espere-resoudre-un-meurtre-de-1982-avec-un-nouveau-portrait-robot-issu-de-ladn-du-suspect/

https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/police/enquete-quand-ladn-dessine-des-portraits-robots_4882409.html

https://www.sciencedaily.com/releases/2022/08/220823115609.htm